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dimanche 13 novembre 2011

Chapitre 18 : Lourdes pertes

Depuis quelques jours déjà, Guilhem faisait toujours ce même cauchemar : il était à Jérusalem et marchait dans les rues de la ville, flanqué de la présence fidèle du Balafré. La cité, écrasée de soleil, semblait déserte. Ils s'arrêtaient devant un lieu de culte musulman et y pénétraient. Dès l'entrée, un spectacle abominable se dévoilait devant leurs yeux incrédules. Le sanctuaire était encombré de cadavres, ou tout du moins de ce qui pouvait en rester, car la plupart d'entre eux étaient atrocement mutilés. Des flots de sang les assaillaient de toutes parts, comme une marée immonde. Ils y pataugeaient tous les deux jusqu'aux genoux. Là, invariablement, Guilhem se réveillait, haletant et le corps couvert de sueur. Cette scène, elle lui avait été décrite par des chevaliers qui l'avaient réellement vécue à l'époque de la mise à sac de Jérusalem. Il n'avait certes pas lui même connu ce genre d'expérience, enfin, pas à ce point. Mais tout ce qu'on lui avait relaté à ce sujet l'avait définitivement marqué. Il pensait avoir relégué cette sombre histoire au plus profond de son subconscient, et cela, au début, avait été surement vrai. Mais, depuis, quelqu'un avait ramené à la surface de son être des choses qui étaient restées ensevelies depuis des lustres, déclenchant en lui tout un cortège d'images plus horrifiques les unes que les autres, le traumatisant irrémédiablement. L'homme auquel il avait été confronté, ou livré, tel était plutôt le mot exact, sous des dehors innocents, avait en lui tant de puissance maléfique qu'il finissait par vous retourner, faisant voler en éclat toute l'intégralité de votre personnalité. Ses yeux gris à l'expression si douce cachaient avec tellement d'habileté tant d'intrigues perverses qu'il s'y était laissé prendre comme tous les autres, baissant la garde au bout de quelques jours pour se retrouver finalement pris au piège dans les rets qui lui avaient été tendus. Et maintenant il en souffrait autant que s'il avait été atteint dans sa chair même. Mais cette souffrance, il la portait en lui tel un insidieux poison. Il y avait néanmoins, d'après ce que lui affirmait le même homme, quelque part une porte qui pouvait s'ouvrir à lui, le libérant définitivement de ses tourments. Il suffisait pour cela qu'il parle, qu'il verse dans l'oreille attentive qu'il avait quotidiennement devant lui les mots adéquats, ceux qui relataient l'histoire d'un certain parchemin. Mais ça, il ne pouvait s'y résoudre. Il savait que même s'il avouait, les plaies de son âme ne se refermeraient pas. Personne ne serait là pour les panser. Alors il préférait garder son mal pour lui, et les cauchemars reprenaient de plus belle, venant le torturer chaque nuit comme une paire de tenailles qui lui aurait broyé les chairs. Et, en surimpression à ses terreurs nocturnes, un nom apparaissait en lettres de feu, plus brûlant qu'un brasier, celui de Guillaume Messonnier.

Tandis que Guilhem luttait pour ne pas sombrer dans la folie au prieuré de Rochebonne, son escorte atteignait la Bourgogne sous des trombes d'eau. « Morbleu ! » Fit l'Ours. Et cette exclamation traduisait bien son sentiment présent.  « Si ça continue ainsi, ajouta-t-il, on va finir par pourrir sur pied. » Les trois chevaliers et leur dame avaient un aspect plutôt pitoyable sous l'averse incessante qui les accablait depuis leur départ de Mâcon. Les vêtements collés par la pluie, les cheveux plaqués sur leurs tempes, certains d'entre eux commençaient à ce régime à voir se réveiller de vieilles blessures ou d'anciens rhumatismes qu'ils avaient eu trop vite fait d'oublier. L'Ours souffrait de l'un de ses genoux, d'où son humeur de plantigrade harcelé qui était d'ailleurs bien dans le ton de son pseudonyme. Au Balafré un coup de lance, reçu au cours d'une embuscade non loin de Damas, se rappelait douloureusement à lui. Et Claire ruminait sa peine d'avoir abandonné Guilhem. Seul Mordrain, miraculeusement épargné par ce genre de soucis, caracolait en tête avec un moral pour quatre. Ce fut lui qui repéra le premier la masse d'une chaumière en bordure de route, et qui put déchiffrer l'enseigne que celle-ci arborait : « Une auberge ! » leur cria-t-il. Et il jeta un bref coup d'oeil à Claire, qui lui répondit d'un rapide hochement de tête. Visiblement, elle était exténuée, et la perspective de passer une nuit au sec était pour elle des plus attrayantes. C'est pourquoi il descendit de cheval et y pénétra seul afin de s'enquérir de la possibilité d'un gîte et d'un couvert. Lorsqu'il en ressortit, ce fut pour annoncer à ses compagnons de voyage qu'ils pouvaient enfin s'offrir la halte qu'ils espéraient tant.

La salle commune était peu fréquentée. Seuls quelques chalands et une poignée de pèlerins s'étaient arrêtés là, bien heureux de pouvoir profiter de la chaleur des lieux. Certains, surpris par les pluies qui n'en finissaient plus, s'étaient installés déjà depuis la veille et trompaient leur ennui en ripaillant et en jouant à des jeux de hasard à la lumière des chandelles qui parsemaient de leurs lueurs jaunâtres les lourdes tables en chêne qui ornaient la pièce. Et, bien que l'endroit fusse loin d'être rempli, des braillements et des clameurs se faisaient entendre au point d'envahir les lieux d'un bourdonnement permanent. Au fond, dans une grande cheminée, mijotait depuis des heures dans un chaudron un mélange de viandes et de légumes qui ne cessait, par l'intermédiaire de deux jeunes gens zélés, d'alimenter les écuelles tendues, tandis que l'aubergiste, un grand homme sec et efficace, faisait les cent pas sur le sol de terre battue, veillant à ce que ses clients aient toujours un pichet de vin bien rempli à portée de main. Les trois chevaliers venaient de dîner copieusement entre eux, Claire ayant préféré dès le début se cloitrer dans sa chambre, plus épuisée qu'affamée à l'heure présente. Et ils s'éternisaient à deviser autour de leurs gobelets d'étain. L'Ours, à peine arrivé dans les lieux, avait prit le temps de détailler dans cette ambiance claire-obscure chaque figure présente, dévisageant un à un tous les hôtes de cette salle. Et sa conclusion avait été catégorique : aucun moine dans les parages, aucun individu suspect, rien apparemment qui aurait du les inquiéter. « On dirait qu'il nous ont lâchés pour de bon », fit-il à l'adresse de ses compagnons, en revenant sur ses impressions premières. « Normal, répondit le Balafré. Ils détiennent Guilhem. Pour eux nous ne sommes que du menu fretin. Et il avait vu juste en confiant le... l'objet à Claire. » Tout de même, la prudence restait de mise en ces lieux publics, et ils continuaient de prendre certaines précautions pour parler de ce qui les préoccupaient. Mordrain vida d'un trait le fond de son gobelet, et fit mine de se lever du banc qu'il occupait. L'Ours le retint promptement par la manche. « Hé ! Dit-il. Où comptes-tu filer à cette heure ? La soirée n'est pas finie, à ce que je sache. On pourrait se divertir un peu, pour une fois. » D'un mouvement brusque, Mordrain se dégagea. « Lâche-moi, veux-tu, l'Ours ? Je remonte à l'étage. Nous avons laissée Claire seule là-haut, et même si tu n'as rien repéré de louche, moi, je reste sur mes gardes, et je ne tiens pas à ce qu'on nous l'enlève, elle aussi. » Son compère en face de lui repéra aussitôt la faille : « Il me semble que tu t'inquiètes un peu trop pour elle ces derniers temps », lui déclara-t-il tout de go, une lueur d'amusement dans ses yeux sombres. Mordrain, visiblement, ne trouva pas la réplique à son goût. Il le terrassa du regard. « Qu'est-ce que tu entends exactement par-là ?
_ Oh, rien de spécial. C'était juste une remarque comme ça...
_ Alors, tes remarques, tu peux les garder pour toi. » L'Ours, au vu de la réaction, trouva l'occasion trop belle. Il poursuivit : « Au départ, ce n'était qu'une simple remarque, effectivement. Mais le fait que tu réagisses de manière aussi sanguine laisserait à penser que c'est bien plus sérieux que ça n'en a l'air. » Mordrain, se dressant de toute sa taille, le défia alors, et sa voix, bien que maîtrisée, trahissait son énervement : « Ecoute-moi bien, l'Ours. Ici, il n'y a pas de rivière où tu pourrais espérer me noyer. Aussi ne rêve pas trop cette fois-ci de l'emporter sur moi au cas où je décide de relever le défi. » Ayant porté le coup qu'il voulait, le chevalier aux yeux verts fit un pas en arrière, décidé à les quitter pour de bon. Et puis, brusquement, il se ravisa. S'approchant de nouveau de l'Ours, il le regarda bien en face : « Et puis, si le fait que je me préoccupe de cette fille te pose un problème, après tout, dis-le moi une bonne fois pour toutes. » C'est alors que le Balafré, jusque-là impassible, se leva brusquement et, prenant Mordrain par les épaules, l'éloigna sensiblement de son acolyte. « Es-tu fou, Mordrain ? », dit-il suffisamment bas pour ne pas être entendu de toute la salle, dont il sentait les regards intrigués se braquer peu à peu sur eux. «  Tu veux vraiment nous faire repérer, ou quoi ? Tu ne vois donc pas qu'il plaisante ?
_ Plaisanter, lui ? Répondit l'intéressé dans un murmure. Tu es encore loin de le connaître, alors. » Et, sans plus insister, il leur tourna les talons, les plantant tous les deux là, au milieu de la salle, parmi les voyageurs qui, non sans quelques chuchotements à leur égard, s'étaient remis à leurs occupations du moment.

Le lendemain, les nuages chargés de pluie avaient laissé place à une éclaircie qui, même si l'éclat du soleil était encore loin de réchauffer efficacement la terre, avait au moins l'avantage de redonner aux voyageurs l'envie de reprendre la route. Mordrain était déjà dehors à les attendre, à la tête des chevaux, quand Claire et les deux autres chevaliers se décidèrent à quitter l'auberge. Il avait disparu depuis son altercation de la veille avec l'Ours, et ce dernier le soupçonna d'avoir été dormir dans les écuries, évitant ainsi de partager pour une fois le lit de ses deux comparses. Des brins de paille dans ses cheveux confirmèrent l'Ours dans ses suppositions. Ils n'échangèrent pas un mot entre eux, cette fois-ci, se contentant de se dévisager posément. Baldric savait que s'il ne remettait pas de l'huile sur le feu, cette brouille finirait par s'effacer avec le temps. Claire ne fut pas dupe. En chemin, elle remarqua bien que quelque chose n'allait pas. Ce chevalier, d'habitude si plein d'allant et d'éloquence, traînait un peu à l'écart, cette fois-ci sombre et semblant perdu dans ses pensées. Elle en fit part au Balafré, qui lui tenait compagnie depuis des lieues déjà. « Mais qu'a donc Mordrain ? Il semble si absent aujourd'hui, alors que le soleil brille. Hier, c'était tout le contraire, il me semble. Il était le seul à être de bonne humeur pendant que des trombes d'eau nous tombaient dessus.
_ Ce n'est rien, Damoiselle, répondit le Balafré. Une simple altercation entre l'Ours et lui. Il vaut mieux qu'ils s'évitent quelque temps au contraire, sinon ça risquerait de mal tourner. Cela leur arrive parfois, vous savez. Mais, qu'y faire ? Un jour ils s'entendent comme larrons en foire, et le lendemain sont comme chien et chat. »

La journée passa sans plus d'incident, mais leur progression fut considérablement ralentie car la boue des chemins, dans laquelle les sabots des chevaux s'enfonçaient et qu'ils retiraient avec peine dans un suçotement désagréable, les obligea à louvoyer quelque peu, sans compter les cours d'eau qui avaient débordé de leur lit, et qu'il fallait éviter ou traverser selon le cas. Quand le soir arriva, il fut évident qu'ils n'auraient pas le temps de se mettre à la recherche d'un lieu pour loger, que ce soit les portes d'un bourg, les lumières d'un village ou même une auberge ou une simple chaumière isolée. Ils s'étaient enfoncés dans des bois verdoyants et épais, et il n'en voyaient pas encore le bout. Des paysans ou des voyageurs, souvent occupés à désembourber leurs carrioles, rencontrés fréquemment en début de journée, il ne restait maintenant plus personne sur les chemins, et ils avaient la sensation d'être seuls au monde. L'Ours désigna un tertre un peu à l'écart de la voie qu'ils suivaient, planté de pins dont les aiguilles avaient recouvert le sol d'une épaisse couche. Là, ils pourraient s'arrêter pour s'y reposer. Le ciel n'était pas menaçant, et de toutes façons, ils n'avaient guère d'autres choix possibles. Le tertre était en contrebas d'une colline plus haute, et une coupe récente avait dégarni les flancs de celle-ci, réduite désormais à une lande rase. Ils en déduisirent qu'un village devait être bâti dans les environs, mais ils n'avaient pas le courage de chercher plus loin, et les ombres de la nuit commençaient à grignoter le jour. Claire avait réussi à dérider Mordrain, en se joignant à lui en cours de journée et en lui offrant le charme de sa conversation, qu'il semblait apprécier pour le moment plus que celle de ses compagnons d'armes. Après avoir entravés leurs chevaux dans une clairière d'herbes hautes à quelques pas de là, ils s'assirent sur le frais et moelleux tapis forestier qui embaumait la résine, et le Balafré apporta des peaux de loups, qu'il étendit par terre. Ils en auraient besoin pour dormir à la belle étoile, car l'humidité ambiante se faisait déjà sentir. Mordrain tendit à chacun des brins de menthe sauvage, qu'il prenait un plaisir évident à mâchonner. De toutes façons, ils n'auraient rien d'autre à se mettre sous la dent ce soir. L'Ours lui opposa un refus catégorique en grommelant dans sa barbe : « Tout juste bon pour les vaches, ça ! » Ce à quoi un sourire amusé découvrant des dents blanches et luisantes dans le crépuscule lui fut répondu. Et la nuit se répandit peu à peu sur eux comme une couverture épaisse.

Des heures s'étaient déjà écoulées lorsque Claire se sentit arrachée à son sommeil, et elle éprouva la sensation de deux bras solides qui la saisissaient avec fermeté, la soulevant de terre dans un mouvement énergique, tandis qu'elle percevait autour d'elle les premières lueurs de l'aube qui rosissaient l'horizon et qu'un grondement sourd se faisait entendre, accompagné de craquements et paraissant grandir de minute en minute. Elle vit le visage de Mordrain juste au-dessus du sien, et reçut en pleine face son haleine mentholée. Le chevalier l'avait enlevée dans ses bras et, malgré la charge, courait à perdre haleine entre les troncs des pins. A ses côtés, elle devina la course identique d'un autre homme, qu'elle ne put identifier. Elle cria, comme prise de panique. Mordrain freina subitement, et la déposa avec légèreté dans l'herbe. Ses pieds nus foulèrent un instant le sol humide. Le bruit avait atteint une intensité tout juste supportable. Elle eut à peine le temps de chercher dans les yeux de son compagnon la raison de tout ce tintamarre que, sans se donner le répit de reprendre son souffle, il la saisit par la main et l'entraîna plus avant, essayant visiblement de mettre le plus de distance possible entre eux et l'origine du bruit. Leur course prit fin après quelques minutes, lorsque le chevalier se retourna enfin pour évaluer l'ampleur du désastre. Elle comprit alors, en regardant dans la même direction que lui, ce qui s'était passé. Une coulée de boue avait balayé le bois de pins dans lequel ils s'étaient réfugié, et rien dès lors n'aurait pu arrêter les tonnes de terre qui dévalaient devant leurs yeux effarés. De longs moments s'écoulèrent, sans qu'ils puissent s'arracher à ce spectacle terrible et stupéfiant que leur dévoilait les premières lueurs du jour. Et le grondement commença à décroitre lentement, tandis que les troncs, balayés comme de vulgaires échardes de bois, continuaient leur descente dans des éclatements et des grincements sinistres. Mordrain vérifia la présence de L'Ours à ses côtés et les regards des deux hommes essoufflés se croisèrent durant quelques secondes. Puis, lâchant la main de Claire, il lança un appel qui couvrit un moment le raffut décroissant de la forêt brisée : « Balafré, où es-tu ? » Son cri fut repris par l'Ours et ils répétèrent à maintes reprises le nom de leur camarade, mais seuls la terre et les arbres leur répondaient à chaque fois, à leur façon. Mordrain s'adressa à l'Ours entre deux appels : « Pourtant, j'étais certain qu'il nous avait suivi.
_ Peut-être est-il de l'autre côté ?  Suggéra Baldric. Nous devrions attendre un peu que cela cesse et aller voir là-bas.  Il est fort probable que, pour le moment, il ne puisse pas nous entendre. » Alors, tout en guettant le moindre signe de vie, ils laissèrent la terre s'apaiser peu à peu, et ce fut seulement lorsque le silence eut repris possession des lieux que, tout en lançant de sonores appels, ils se dirigèrent à nouveau vers l'endroit où ils avaient dormi. Au passage, ils réussirent à ramener l'une de leurs montures, lesquelles avaient sans peine brisé leurs entraves, et s'étaient égaillées dans les bois. Il serait bien temps plus tard de partir à leur recherche. Pour l'instant, seul le Balafré comptait à leurs yeux. Lorsqu'ils arrivèrent sur les lieux, plus rien n'était reconnaissable. Seule une gangue d'argile fraîche d'une couleur indéfinissable, d'où sortait des centaines de branches, de troncs et de feuilles mêlées s'étalait devant eux. Mordrain prit son courage à deux mains et, ôtant ses bottes, pénétra à pas lents dans la marée boueuse. Il fut bientôt suivi de son compagnon. Claire les attendit, comme pétrifiée, en lisière du marasme. Elle ne connaissait que trop ce genre de phénomène. Trop de coupes d'arbres, jointes à de fortes pluies, avaient vite fait de vous réveiller la terre et de la rendre aussi dangereuse qu'un torrent en furie. Elle réalisa soudain que le parchemin, avec lequel elle dormait, avait sans doute été emporté par la vague glaiseuse. Mais elle ne pouvait se lamenter sur cette perte. Pour elle, malgré ce que lui avait dit Guilhem, c'était la vie de ces hommes qui comptait avant tout.

Il furent vite hors de vue, mais leurs cris, poussés par intervalles, la renseignaient surement sur leur position. Et puis, à un moment donné, plus rien. De nouveau ce silence de mort qui vous prenait à la gorge en faisant monter l'angoisse. C'est avec soulagement qu'elle les vit réapparaître, mais ils étaient seuls et, à voir leur air à tous les deux, empreint de gravité et de tristesse, elle comprit alors qu'il n'y avait plus d'espoir. « Il est mort, dit Mordrain. Il a été emporté par la colline. Seule une de ses mains dépasse de ce tas de boue.
_ Nous allons lui donner une sépulture décente, ajouta l'Ours. Cela prendra le temps qu'il faudra de l'extirper de là, mais il nous faut le faire. »

Ce ne fut qu'après plusieurs heures qu'ils se retrouvèrent tous les trois autour de la sépulture improvisée du Balafré, monticule de pierres sensé le protéger des bêtes sauvages, surmonté d'une simple croix de deux branches liées. Ils l'avaient enterré avec ses armes et son équipement complet de chevalier, comme s'il était mort au cours d'un combat. Ils prirent le temps de se recueillir devant lui et, lorsqu'ils eurent fini de lui rendre hommage, l'Ours se détourna et partit de son côté à la recherche des chevaux échappés. Claire se retrouva seule avec Mordrain. Elle quêta dans ses yeux verts une étincelle de révolte et d'espoir, comme elle lui avait souvent vu au cours de leur périple. Mais elle n'y trouva qu'une infinie tristesse. Alors elle mit sa main droite dans les siennes. Mordrain, l'air absent, la porta à ses lèvres et y déposa un fugace baiser. Et puis, ce fut tout. Se détournant d'elle, il alla rejoindre l'Ours dans sa quête de chevaux. Mais Claire eut l'intuition de ce que cela signifiait. Mordrain venait de lui parler en langage codé. Celui des cours princières de l'Occident. Certes, il savait qu'elle ne pouvait tout comprendre, n'étant pas de son monde. Mais il comptait bien lui expliquer un jour tout ce que cela impliquait.

lundi 7 novembre 2011

Chapitre 17 : Parcours initiatique

D'impressionnantes falaises calcaires dominaient les gorges. De leur sommet, on pouvait voir le moutonnement des monts tout autour, avec l'impression d'un espace vierge qui n'en finissait plus. Et la vue portait en contrebas sur la rivière argentée dont les eaux inaccessibles se déversaient lentement d'un bassin à un autre. De tout côté ce n'était que pins sylvestres, sapins, chênes sessiles et pubescents, et au milieu de tout ça, quelques châtaigneraies s'accrochaient aux pentes. Partout des arbres remarquables, d'une taille souvent exceptionnelle. Ascelin se repérait aux lichens qui couraient sur les troncs. Il venait de s'accorder une pause, et se repaissait pour le moment de la vue plongeante qui s'offrait à lui. Quelques nuées cotonneuses, effilochées le long des affleurements rocheux, lui rappelèrent la veille pluvieuse qu'ils avaient supportée des heures durant. Mais aujourd'hui, le soleil s'était mis à poindre, et ses rayons ascendants venaient leur réchauffer le coeur. C'est là-bas qu'il voulait aller, au-delà des sommets qui s'étalaient devant lui, au plus profond de la sylve. Il talonna sa jument. La Belette ne nourrissait pas un enthousiasme particulier pour ce genre d'endroit. Trop de bestioles inconnues et pas assez de gens à qui parler, avait-il dit. Il préférait de loin les villages dans lesquels on pouvait trouver un peu de soupe et de pain pour se caler l'estomac et un abri au sec pour passer la nuit. Le régime gibier et baies sauvages, rien que d'y penser, cela finissait par le répugner. Tout ça, c'était bon pour les nobles, habitués à se repaître depuis leur plus jeune âge du produit de leurs chasses, mais surement pas pour lui. Heureusement, il y avait des compensations. Au contact de ce jeune seigneur, son bras chaque jour devenait plus fort à manier le bâton, et son assurance allait en croissant. Ascelin lui dispensait ses leçons par tous les temps, avec une régularité telle qu'il était assuré de faire des progrès. Et sa conversation, émaillée d'anecdotes guerrières, alimentait ses rêves de chevalerie. Mais, depuis qu'il avait retrouvé son seigneur, celui-ci avait adopté un comportement pour le moins original. Cette idée d'abord de s'enfouir au plus profond des forêts, au lieu de suivre les routes comme l'aurait fait n'importe quel voyageur censé. Et puis ces histoires de loup. Depuis qu'il lui en avait parlé, il n'en avait pas vu la queue d'un, de loup. A peine si la nuit il entendait leurs hurlements lointains. Son maître ne cessait pas de l'intriguer.

Plusieurs jours passèrent et ils s'enfonçaient de plus en plus dans la contrée sauvage. Le Vivarais les accueillait en son sanctuaire, mais ils ignoraient jusqu'à son nom, et les terres traversées, surement propriétés de quelque seigneur local, leur paraissaient inexplorées et comme abandonnées depuis des siècles. Les vallons bleutés couverts de résineux évoquaient de plus en plus à Ascelin ses forêts ardennaises et il aspirait à retrouver la fraîcheur et l'humidité des sous-bois du nord. Il ressentait quelque chose qu'il n'avait jamais ressenti jusqu'à présent, comme une liberté retrouvée, qui se traduisait en lui par un bien-être du corps et de l'esprit. Plusieurs fois, il avait revu le loup, mais seulement lorsqu'il était seul ou que La Belette était profondément endormi. A la longue, il s'était attaché à ces yeux jaunes qui surveillaient le moindre de ses gestes. Et il allait jusqu'à s'inquiéter de ne pas le voir de deux ou trois jours. Et puis, il lui arrivait de plus en plus souvent de partir en solitaire dans la forêt, laissant là le garçon sous prétexte d'une recherche de nourriture. Il allait alors à travers les fourrés, jusqu'au plus profond des bois, et se fondait dans la nature des heures durant, écoutant les geais se disputer de branche en branche, repérant les traces d'ours dans la glaise fraîche. Il était en train de vivre sans en être vraiment conscient une passion fusionnelle. Et il ne se passait pas de jour où il ne confiait son corps nu à la rivière, où il ne mêlait son souffle à la brise, où ses paumes ne caressaient les antiques troncs crevassés, et où il n'offrait sa semence à l'humus sombre. La forêt était sa maîtresse, et il en était devenu l'un de ses plus ardents amants. Par pudeur, et surtout par crainte d'être incompris, il ne pouvait faire partager à son jeune page ces instants de bonheur primitif. Il se sentait d'ailleurs un peu coupable de l'abandonner là, dans ce milieu que l'enfant considérait comme hostile et, par compensation, lorsqu'il était de retour, redoublait d'attention à son égard. Il lui ramenait des brassées de cèpes trouvés au hasard de ses longues marches et, connaissant son goût pour ce genre de champignons, les lui apprêtait du mieux qu'il le pouvait. Ou bien il prenait le temps d'écrire sur le sol, à l'aide d'un bâton, les lettres de l'alphabet, l'initiant peu à peu à les déchiffrer. Et puis, il n'omettait pas, à la veillée, de lui relater quelques anecdotes nouvelles, puisées dans le répertoire de ses souvenirs récents de seigneur croisé. Et chacune de ses histoires étaient pour lui l'occasion de donner à l'enfant de quoi méditer jusqu'au prochain de ses récits. Ainsi lui avait-il expliqué comment un moine, dénommé Pierre Barthélémy, avait pu à lui seul galvaniser les troupes franques dont le moral était tombé au plus bas, en prétextant avoir trouvé dans le sol devant Antioche la sainte lance qui avait percé le flanc de Jésus-Christ. En réalité, tous les chevaliers présents lors de cette découverte savaient que le morceau de fer rouillé qu'il avait extrait de la terre devant eux n'était qu'une supercherie, mais cette pseudo-trouvaille avait eu néanmoins pour effet de redonner à l'ensemble des croisés un tel moral que, dopés par la présence de la fausse relique, ils en écrasèrent ce jour-là les turcs avec une détermination spectaculaire. Ce qui prouvait bien que de simples mensonges pouvaient déplacer les foules, en servant la cause de ceux qui les inventent.

Ascelin, un matin, revenait de la chasse. Il avait déjà sacrifié au loup, rencontré en cours de route, la moitié du cuissot d'un jeune chevreuil, tué de ses propres flèches quelques instant auparavant. Toute cette viande, ils l'avaient en surabondance de toutes façons. Il arriva en vue de leur abri nocturne. La veille au soir, la pluie s'était remise à tomber, et il avait déniché en toute hâte une anfractuosité de rocher qui formait une petite grotte, asile fortuit qui leur avait permis de passer la nuit au sec. Se penchant sous l'aplomb de basalte sombre, l'animal mort en travers des épaules, il se faufila dans l'antre fraîche et obscure dans laquelle il avait laissé la Belette deux bonnes heures auparavant. Sa vue, encore emplie de la lumière du jour qui inondait l'extérieur, mit quelque temps à s'accommoder de la pénombre ambiante. Il finit par distinguer la forme de l'enfant, allongée sur le sol poussiéreux. « Pas encore debout », fit-il remarquer. La Belette prenait du bon temps, à ce qu'il voyait. Le soleil serait bientôt à mi-course, et il comptait l'entraîner encore une heure durant, comme il l'avait fait jusque là quotidiennement. L'enfant, à l'entendre, réagit à peine. Ascelin laissa tomber lourdement le chevreuil à terre, se débarrassa en hâte de son arc et de son carquois empli de flèches, et fit un bond en avant pour se retrouver, agenouillé, au côtés de son page. Ce dernier, malgré la douceur environnante, claquait des dents. Ascelin posa une main sur son front qui, comme il s'y attendait, était bouillant. La Belette s'était attrapé à coup sur une de ces maladies qui décimaient les hommes, sournoise telle un serpent qui s'attaque à sa proie. Il était évident que le climat de ces lieux ne lui convenait pas. Le jeune seigneur se mit à culpabiliser : combien il se sentait fautif de l'avoir traîné jusqu'ici à sa suite, et cela malgré ses réticences. Tout ça pour se laisser porter par ses pulsions du moment, n'écoutant que le chant de ses désirs personnels. Et la Belette, maintenant, qui risquait à tout moment de crever à cause de son égoïsme. Il se reprit, souleva légèrement la tête de l'enfant, et le força à boire ce qui restait dans sa gourde. Puis il se releva, alla seller les chevaux et, rassemblant leurs affaires, prépara leur départ imminent. Il installa l'enfant sur le garrot de sa jument et, montant derrière lui, l'enlaça de ses bras vigoureux. Le feu qui consumait le petit corps malade l'irradiait peu à peu. Il allait dès maintenant rejoindre les endroits où résidaient les hommes, quittant pour de bon cette nature sauvage qu'il aimait tant. Le salut de son compagnon en dépendait désormais.

Après des heures de chevauchée entre les troncs innombrables, une plaine apparut à leurs yeux, et les aboiements des chiens au lointain les avertirent qu'ils étaient désormais revenu dans l'autre monde, celui dans lequel ils étaient nés et où ils avaient grandi. Le premier hameau rencontré leur fut totalement hostile. Aucun des paysans présents ne voulait se charger d'un enfant malade, atteint de surcroît d'une maladie inconnue, capable sans nul doute de propager une terrible épidémie. Ce ne fut qu'au second regroupement de chaumières qu'Ascelin et son page trouvèrent un accueil à dimension humaine. La maison qui accepta de les héberger était occupée par un bœuf, des chèvres et une poignée de moutons, qui fournissaient à leur possesseur la chaleur des corps et le lait des mamelles indispensables à la survie. Les sens d'Ascelin, purifiés par des journées entières de vie forestière, eurent au début un peu de mal à se réhabituer à ces odeurs et à ces bruits de ferme. C'est pourquoi il préféra laisser rapidement la Belette entre les mains expertes d'un moine du voisinage, que le propriétaire des lieux avait appelé à la rescousse, et il opta pour l'étage d'une grange attenante et sa paille craquante afin d'y passer la nuit. L'odeur était toujours présente, mais masquée par celle du foin.

Il fit quelques pas dans le village, apprenant ainsi que ce dernier avait pour nom la Butte aux Fadres, car il était bâti sur un tertre, et que les terres appartenaient, d'après ce qu'il put glaner comme informations, à la riche famille des Montlaur. Partout les paysans défrichaient les bois, maniant la hache avec persévérance, faisant reculer peu à peu la forêt au profit des cultures. Ascelin pouvait entendre les coups portés sur les arbres qui résonnaient à l'horizon, et c'est avec tristesse que, se rapprochant des lisières, il constatait les dégâts occasionnés par l'homme à la sylve qui, ailleurs, régnait encore en souveraine. Mais combien de temps encore faudrait-il pour que tout cela disparaisse ? Quelques générations, et tout ne serait que champs, pâtures et friches.

C'est avec une certaine morosité qu'il revint au centre du hameau. Il voulait s'enquérir de la santé de son page. Passant devant une modeste maisonnette au toit de chaume et aux murs de torchis, il vit une femme sur le seuil de la porte qui le héla au passage : « Hé ! M'sire ! V'nez donc partager un bol d'soupe avec moi. » Ascelin accepta l'invitation, et pénétra à sa suite dans l'humble logis. A l'intérieur, c'était propre et rangé, et l'odeur du brouet en train de cuire sur le chaudron ne lui parut pas désagréable. La femme lui tendit un bol en bois rempli à ras bord d'un bouillon de légumes, dans lequel nageaient des morceaux de choux et de carottes, ainsi que du lard. Elle trancha une large part d'un pain noir et la lui offrit. Ascelin s'assit sur le même banc qu'elle et, tout en mangeant, la regardait à la dérobée. Elle était plus âgée que lui, c'était certain. Mais de combien d'années, il n'aurait su le dire. Néanmoins, d'elle se dégageait une impression de fraîcheur et de santé que renforçait sa carnation de blonde. Il la voyait de profil, et devinait ses yeux noirs sous la barrière de ses longs cils. Bien sur, elle était vêtue pauvrement, mais son regard glissant peu à peu le long de ce corps vigoureux, il ne put s'empêcher d'admirer la rondeur de ses hanches. « Je m'appelle Ascelin », crut-il bon de préciser. « Moi, c'est Emma, M'sire. » Tout en disant cela, elle lui jeta un regard de braise qui le remua jusqu'au tréfonds de lui-même. « C'est très bon », la complimenta-t-il. «  Oui, M'sire, c'est parce que j'y ai mis du lard. Aujourd'hui, c'est point fête, mais vu qu'vous êtes là, c'est tout pareil. » Elle posa son écuelle sur la table qui leur faisait face, avant de reprendre : « Pour votre page, vous n'avez pas à vous faire de souci. Le moine a dit que c' n'était point grave. Une fièvre, c'est tout, qui passera comme elle est venue. Ici, c'est courant d'attraper ça dans les bois. L'affaire de que'ques jours. » Le jeune seigneur, rassuré sur le sort de l'adolescent, finit tranquillement son repas. Il devisa un bon moment avec Emma, apprenant ainsi qu'elle était fraîchement veuve, son mari ayant malencontreusement chuté au fonds d'un puits. La grange dans laquelle il comptait passer la nuit lui avait appartenu. Il finit par prendre congé d'elle, lorsque la lumière du jour se mit à décliner, laissant place aux ombres nocturnes.

Un sommeil peuplé de rêves s'empara alors de lui. Il était au cœur de la forêt, au pied d'un chêne séculaire. Et la femme avec laquelle il avait soupé était avec lui. Tous deux reposaient sur le dos dans un tapis de mousse verdoyante, d'une épaisseur qu'il ne se rappelait avoir jamais vu. Il se mit à en caresser la surface végétale. La sensation de douceur, provenant de la paume de ses mains, lui procurait un bien-être indicible. Il se retourna sur le ventre. Ses doigts, rejoignant ceux de sa compagne, poursuivirent leur lente exploration, délaissant le tapis d'émeraude pour courir sur la peau nue de celle-ci. Il lui semblait qu'elle était une plante parmi d'autres, mais le plaisir qu'il avait à la découvrir allait au-delà de tout ce qu'il avait connu. Quelque chose, peut-être un bruit, l'arracha subitement à son rêve. Il ouvrit les yeux sur la pénombre qu'éclairait le reflet de la lune, passant au travers de l'unique ouverture de la pièce. Au-dessus de lui, la toiture se laissait deviner dans l'ombre. Et il vit en face de lui, se découpant sur la clarté de l'astre lunaire, sa silhouette aux contours nets et aux courbes parfaites. « Emma ? » demanda-t-il d'une voix mal assurée. Elle se glissa contre lui dans un léger craquement de paille froissée. Il venait soudain de se rendre compte qu'elle était entièrement nue. Tout en lui défaisant ses braies de ses mains expertes, elle lui murmura : « Messire Ascelin, les nuits sont longues et encore fraîches pour ceux qui dorment seuls. J'ai pensé que...
_ Chuut ! » Fit-il, et il lui cloua le bec d'un baiser. Dans son rêve déjà, il s'était senti durcir rien qu'à imaginer lui caresser la peau. Il roula sur lui-même, et se mit à la chevaucher. Elle avait une odeur de lait et d'herbe fraîchement coupée. Il la pénétra sans plus attendre. Et pour lui le temps s'arrêta. Tandis que la lune poursuivait sa course, il eut l'impression qu'une éternité de plaisirs s'installait dans cette grange pastorale. C'était bien mieux que tout ce qu'il avait pu imaginer ou ressentir jusque-là.

Lorsque le soleil émergea comme une symphonie, dardant ses rayons sur toutes les choses et tous les êtres de ce monde, Ascelin, tout en la maintenant enlacée, plongeait ses yeux d'un bleu rêveur dans ceux, ténébreux, de la belle Emma. Le jour venait d'éclairer crûment son rêve de femme, et il voulait graver en lui chaque détail qui s'offrait à son regard. Pour lui, elle était désormais sa princesse, l'amour de sa vie, l'unique compagne. La forêt l'avait initié, mais elle, elle avait eu le privilège de le dépuceler. « Dans quelques jours, lui dit-il sans la quitter des yeux, quand je repartirai, je t'emmène avec moi. » Emma, entendant cela, s'esclaffa, et son rire secoua ses gracieuses épaules. « Quelle drôle d'idée ! » S'exclama-t-elle, son regard pétillant de malice. « Pourquoi ? Se piqua Ascelin. Tu ne désires pas venir avec moi ?
_ Certes non, répondit la paysanne. Je suis de ce village. Il ne manquerait plus que j'cours les routes à vot'suite. » Ascelin commença alors à réaliser, et un bout de son rêve s'effilocha comme les nuées des bois. « Tu ne m'aimes pas ? » articula-t-il nettement, et sa question sonna alors plutôt comme une sentence. « Vous aimer ? Dit-elle en riant de plus belle. Comme si j'devais tomber amoureuse de chaque beau garçon avec qui j'couche ! » Ascelin comprenait maintenant, et sa lucidité acheva d'effacer ses songes. Il venait de vivre une de ces expériences dont ses frères, sans exception, lui avaient vanté les bienfaits. Rien de plus, rien de moins. L'amour, c'était tout juste bon à alimenter les contes des ménestrels. Vous pouviez très bien passer une vie entière sans le rencontrer. Et si cela était, c'était la plupart du temps par le plus pur des hasards.

Les jours qui suivirent, la Belette se remit rapidement de ses maux, et il arriva le moment où, harnachant leurs montures, ils prirent la décision de reprendre leur voyage. Ascelin, avant de monter en selle, confia sa jument à son page, et lui demanda de l'attendre quelques instants. Il se dirigea vers la maison d'Emma. Celle-ci, derrière son chaudron, ne sembla pas surprise de le voir. Ascelin avait bien réfléchi ces derniers jours à ce qu'il allait lui dire avant de partir. Il lui était finalement reconnaissant des instants fugaces de bonheur qu'elle lui avait permis de vivre, et il ne pouvait pas lui en vouloir de sa franchise. Il tenait à la récompenser. Bien sur, il n'était pas question de la payer, ce n'était pas une putain qui faisait commerce de son corps. «  Je m'en vais aujourd'hui même, lui dit-il, et je tiens à t'offrir quelque chose afin que tu puisses te ressouvenir de moi. » Intriguée, quand elle leva vers lui ses beaux yeux sombres, il ne put s'empêcher néanmoins de ressentir quelque nostalgie, qu'il réprima aussitôt. Il lui tendit alors une broche en argent richement travaillée et ornée de pierres et de perles. Elle la reçut avec une pointe d'émerveillement dans le regard. « Ce fermail appartenait à ma mère, lui expliqua-t-il. Elle me l'a remis juste avant que je parte pour les croisades. Bien sur, tu peux le vendre si un jour tu as besoin de le faire, mais je crois qu'il a plus de valeur symbolique que marchande. C'est un bijou qui est dans ma famille depuis des générations. En fait, j'aimerais que tu le gardes afin de te rappeler qu'un jour, Ascelin de Belombreuse t'a aimée, l'espace d'une nuit. » Et, sans attendre, il lui tourna le dos et la laissa seule, encore surprise de son geste.

lundi 31 octobre 2011

Chapitre 16 : Le baron de Sigy

Eudes les avaient éveillés de très bonne heure, obligeant ses hommes à démonter le campement improvisé qu'ils avaient dressé la veille, à quelques lieues du bourg de Mâcon, ignorant que l'escorte de l'un de ses frères avait séjourné dans l'enceinte de la ville quelques jours auparavant. Il visait un obscur château, en un lieu dénommé Sigy le Châtel, propriété d'un petit baron qu'il connaissait à peine. Mais il savait qu'au nom de l'hospitalité, il pourrait y trouver des pâtures pour y faire brouter ses chevaux, et une place suffisante en vue d'un cours d'eau pour y laisser ses hommes y reposer, le temps d'une nuit. La pluie s'était mise à tomber depuis le matin, et l'illusoire abri de sa cape humide s'était vite révélé insuffisant. Il aurait du se méfier de ces nuages gris qui s'étaient amoncelés à la lueur de l'aube, et différer leur départ le temps que passe l'ondée. Mais maintenant, c'était trop tard. La centaine de chevaliers et de soldats qu'il traînait à sa suite subissait pour le moment sans trop se plaindre les assauts des humides rideaux qui leur tombaient dessus. Mais il savait que ce n'était qu'une question de temps, et les récriminations de ses compagnons de voyage ne tarderaient pas à lui parvenir aux oreilles. Son palefroi d'origine andalouse, la robe ruisselante, crotté jusqu'aux genoux, avait depuis un moment déjà perdu de sa superbe. Mais il n'avait guère le choix : il lui fallait avancer dans la plaine, jusqu'à trouver l'endroit qui pourrait accueillir autant d'hommes. Il semblait que, dans cette région, la pluie n'avait eu de cesse de tomber depuis bien des jours, rien qu'à voir l'état des chemins, véritables bourbiers, et le niveau des cours d'eau rencontrés, très au-dessus de la normale. Arrivé au sommet d'un tertre, il fit volte-face, afin de s'assurer que tout allait bien dans la file de piétons qui lui emboîtait le pas. Les hommes, dominés par quelques chevaliers dont les montures semblaient les pousser comme du bétail, peinaient à avancer dans la boue. Mais l'ordre et la discipline régnaient encore dans leurs rangs. Il aperçut, malgré la grisaille, qui tranchaient singulièrement sur le reste de la troupe, les vêtements bariolés des deux ménestrels. Une peau de vache, d'un brun roux, tenue au-dessus de leurs têtes, leur fournissait un abri insolite, mais néanmoins efficace. Eudes remit son cheval sur la piste. Habituellement, il aurait pris plaisir à converser avec eux. Mais aujourd'hui, avec ce temps, il se sentait plutôt d'une humeur d'ermite, que venait renforcer le sentiment d'avoir failli à sa mission.

Lorsqu'ils atteignirent enfin le castel après des heures de marche dans cette fange qui paraissait ne plus avoir de fin, tout comme leur seigneur l'avait prévu, la patience des soldats était à bout. Quelques remarques dans leurs rangs et, comme une traînée de poudre, la grogne avait fait son chemin, rendant tous ces hommes rétifs au moindre effort supplémentaire. Et les chevaliers avaient beau faire, à grand renfort de menaces ou d'encouragements, ils n'auraient pu les mener encore bien loin. C'est pourquoi ce fut pour Eudes un soulagement de voir les palissades de bois sombre qui se dressèrent soudain devant lui, lui annonçant la place forte de Sigy. Il donna l'ordre d'installer là le campement, au pied du château. La pluie continuant de tomber, celui-ci fut monté en toute hâte. Eudes ne s'accorda pas de repos. Flanqué de deux gardes, il mena son palefroi jusqu'aux portes du fortin, franchissant auparavant un fossé à moitié rempli d'eau. A l'annonce de son nom, la sentinelle de faction à l'entrée fit ouvrir les portes, et il pénétra à cheval dans l'enceinte fortifiée. L'édifice avait été bâti récemment, érigé sur une motte de terre. L'ensemble du bâtiment était en bois, et il se composait d'une simple tour à laquelle s'adossaient de modestes baraquements. Depuis le pied de l'ouvrage, on pouvait voir en surplomb, renforçant le sommet, la masse compacte des hourds par lesquels, en cas d'attaque, on pouvait déverser de l'eau bouillante ainsi que toutes sortes de projectiles. Dès l'entrée, des arômes de résines et de diverses essences sylvestres vous prenaient à la gorge. Eudes descendit de cheval, laissant celui-ci aux soins d'un serviteur du domaine. Passée une volée de marches en planches, il pénétra dans le cœur du donjon, suivi de près de ses deux hommes. L'odeur de bois fraîchement travaillé y était encore plus forte. Là, au moins, pour la première fois depuis le début de la journée, ils étaient au sec. Une lumière blanchâtre, s'infiltrant à travers les ouvertures, peinait à éclairer la pièce. Mais les poutres imposantes, les murs de bois équarris et le sol de terre battu jonché de paille sèche, malgré l'absence presque complète de meubles, donnaient à l'ensemble une impression de chaleur et d'hospitalité que seules certaines granges paysannes pouvaient offrir au voyageur épuisé. Eudes ôta son manteau alourdi par la pluie. Une nuée d'enfants l'entoura sans qu'il ne puisse dire d'où ils étaient sortis. Ils étaient de tous âges, depuis l'aîné qui, au stade de l'adolescence, paraissait n'avoir pas plus de treize ou quatorze ans, jusqu'à la plus petite des filles qui, marchant à peine, le regardait avec des yeux écarquillés. Il s'adressa au plus âgé : « Où puis-je trouver le Baron, à cette heure ? » L'enfant, conscient de toute l'importance que lui accordait pour le moment l'intimidant étranger qu'il avait en face de lui, se rengorgea quelque peu avant de répondre : « Notre père s'est rendu sur nos terres de l'ouest. Il y a eu des inondations par là-bas, et il est parti pour aider les serfs en difficulté. Mais il doit revenir à la tombée de la nuit, ce qui ne saurait tarder. » Eudes prit le temps de dévisager tous ces enfants les uns après les autres : chacun d'entre eux avaient un regard empreint d'innocence d'un noir uniforme, un peu comme celui des écureuils des bois. «  Vous êtes tous fils et filles du Baron de Sigy ? » demanda-t-il à l'adolescent.  «  Oui, Messire, répondit celui-ci. Je suis l'aîné et mon prénom est Flavien. Et voici mes frères, Clément et Béranger. Et aussi mes sœurs : Iseult, Jeanne, Margaux, Aurore...
_ Oh ! L'interrompit Eudes. Pas la peine de me nommer toute ta fratrie. De toutes façons, je ne retiendrai pas tous ces noms. Il me suffit de savoir que tu es l'aîné de la famille et que tu t'appelles Flavien. » Puis, jetant sur la pièce qui l'entourait un regard empreint de lassitude, il ajouta : «  Je vais attendre ton père ici. Cet endroit me plait. Il est accueillant et chaleureux. Va prévenir Dame ta mère que le comte Eudes vient d'arriver entre ses murs. » L'enfant, l'air affligé, répondit : «  Cela ne se peut, Messire. Notre mère est morte à la naissance de la petite Margaux, il y a déjà plus d'un an.
_ Désolé, mon garçon, fit Eudes, condescendant. Je l'ignorais. » Flavien lui désigna alors un banc, l'invitant à s'y asseoir, lui ainsi que ses hommes. «  En attendant mon père, dit l'adolescent, peut-être voudriez-vous boire quelque chose. Nous ne sommes pas très riches et je ne puis vous offrir qu'un peu d'eau claire, mais...
_ Cela suffira amplement, coupa Eudes. Certes, un peu d'eau ne sera pas de refus. »

Ce fut seulement une demi-heure plus tard que le Baron de Sigy fit son apparition dans la salle. Eudes constata sans surprise qu'il avait les mêmes yeux ténébreux que ses enfants, l'innocence en moins. Ses traits, comme taillés à la hache, accusaient par de profonds sillons une existence de labeur et de responsabilités. Pour l'heure, il semblait vanné, et ses vêtements étaient encore bien plus maculés de boue que ne pouvaient l'être ceux du seigneur de Belombreuse. Mais, dès qu'il vit Eudes, un sourire d'une singulière beauté illumina sa physionomie. «  Comte, fit-il, j'ignorais totalement que vous me feriez le bonheur de me rendre visite. » Et il prit le Comte dans ses bras, comme il l'aurait fait avec n'importe lequel de ses parents. « Je n'ai pu vous en prévenir à l'avance, s'excusa Eudes. Les routes sont en bien trop mauvais état pour que je vous envoie une estafette. Veuillez me pardonner, Baron, de cette intrusion dans votre domaine.
_ Pensez-donc ! Fit ce dernier. Il ne manquerait plus que je m'offusque de vous voir en ma maisonnée. C'est pour moi une joie et un honneur que de vous recevoir céans. » Se tournant vers l'un de ses domestiques qui traversait discrètement la salle, il le héla : « Guillaume ! Prépare nous un baquet d'eau bien chaude afin que le Comte et moi puissions nous laver de toute cette bourbe. Et un deuxième pour ses hommes, tant que tu y es ! » Eudes accepta l'offre en toute simplicité. Plus d'une fois au cours de son périple, il avait été convié à partager le peu de confort qu'on pouvait lui offrir au bas de l'échelle aristocratique. Mais aujourd'hui, la perspective d'un bon bain chaud lui semblait être un cadeau princier.

Plus tard, dans la moiteur de l'étuve et tout à la volupté que leur procurait le délassement de leurs membres fourbus au contact de l'eau chaude, les deux hommes se laissèrent aller à quelques confidences. « Pauvres gens, fit le Baron, faisant allusion aux serfs auxquels ils venait de prêter main forte. Les pluies de ces derniers jours ont tellement gonflé le cours des rivières de cette région que la plupart d'entre eux ont tout perdu suite aux inondations.
_ C'est regrettable, répondit Eudes. Sans compter les récoltes. Je suppose que de ce côté-là aussi vous avez eu pas mal de dégâts.
_ J'ignore encore quelles sont les pertes qui nous ont été infligées, mais, vous avez raison, Comte, je m'attends au pire. » Le Baron eut un soupir avant de poursuivre : « Il me reste des réserves de grain de l'année dernière. C'est tout ce que je peux faire pour eux, en espérant qu'il y en aura suffisamment pour éviter la famine. » Eudes ne put s'empêcher de revivre brièvement une situation quasi identique qu'il avait connue autrefois, bien avant son départ pour la croisade. Il comprenait cet homme bien mieux que quiconque :  « C'est la volonté de Dieu, il n'y a rien à y faire. » Dit-il en manière de piètre consolation, bien qu'il restât persuadé que les instances divines n'avaient que très peu à voir avec toutes ces calamités. Une idée noire en chassa une autre, et il changea de sujet de conversation. « J'ai appris que votre épouse est décédée. J'en suis sincèrement désolé.
_ Elle ne s'est pas remise de ses dernières couches, précisa le Baron. De toutes façons, elle avait une santé fragile sur la fin. Je m'attendais à ce que cela arrive, un jour ou l'autre. C'est une des raisons qui m'ont empêchées de me joindre à vous sous la bannière de Godefroy de Bouillon, il y a quatre ans. » Apparemment, le décès de sa femme n'était qu'un malheureux événement de plus dans la liste de ses déboires présents. « J'ai entendu dire qu'il était encore là-bas », hasarda le Baron. « Qui? Godefroy? Demanda Eudes. Il a d'abord refusé le titre de prince de Jérusalem. Mais il est resté pour administrer les terres conquises avec trois cents chevaliers et deux mille piétons.
_ J'ai un cousin qui a également choisi de demeurer dans la Ville Sainte, » fit le Baron, pensif. Eudes recentra alors son attention sur le quotidien de son hôte : « Combien d'enfants avez-vous en tout?
_ Huit, précisa le Baron. Trois garçons et cinq filles. Mais vous avez du les voir en arrivant, je suppose.
_ Oui, et ils m'ont fort bien accueilli, fit le Comte en esquissant un sourire. L'aîné, Flavien, c'est ça? Quel âge a-t-il?
_ Douze ans.
_ Douze ans? Je lui en aurais donné plus. C'est un garçon vigoureux pour son âge.
_ Je dois avouer qu'il est ma fierté, Comte », répondit le Baron. Eudes venait d'avoir une idée. Son frère Guilhem avait perdu son écuyer à Tripoli, victime de dysenterie. Sans vouloir le remplacer tout de suite, former un enfant à ce dur métier pourrait lui servir à l'avenir.

L'eau ayant tiédie, ils s'extirpèrent avec regret de la cuve de bois. « Je peux vous proposer quelque chose, Baron », reprit Eudes tout en se frictionnant énergiquement. « Confiez-moi votre fils. Je le prendrai comme page à mon service et, lorsqu'il aura atteint sa quatorzième année, je me fais fort de le former à la chevalerie. Je sens à le voir qu'il a du potentiel. Et cela vous fera toujours une bouche de moins à nourrir. » Le Baron parut flatté de la proposition : « Réellement, vous feriez cela? » S'étonna-t-il. Eudes acquiesça. « Me séparer de mon fils me sera certes pénible, commenta le Baron, mais si vous lui offrez l'occasion de devenir un jour chevalier, alors, comment pourrais-je refuser? »

Une fois qu'ils furent revêtus tous deux de vêtements propres et secs, ils pénétrèrent de nouveau dans la salle du donjon, le Baron éclairant leurs pas, une torche à la main. La pluie battait les tuiles du toit avec une constance sans faille. A peine arrivés, un domestique fit irruption dans la pièce pour leur annoncer qu'un des soldats du Comte désirait lui parler de toute urgence. Le maître des lieux donna sans attendre son aval pour que ce dernier soit introduit auprès d'eux. Hugues le Chancelant fit apparaître sa trogne renfrognée sous son casque en fer, son armure de mailles et de plates souillée à un tel point que l'on aurait juré qu'il s'était roulé dans la boue.  «  Messire, attaqua-t-il d'emblée, prenant à peine le temps d'adresser un bref salut au Baron, un incident au camp requiert votre présence séance tenante. » Eudes le fusilla du regard. Celui-là, il avait intérêt à avoir un solide motif pour le déranger de cette façon si inopportune. « Quel incident? » Demanda-t-il. « Quatre de vos hommes ont provoqué une bagarre pour une raison que j'ignore, et à l'heure qu'il est, la moitié du campement est en train de foutre sur la gueule à l'autre moitié. » Eudes, entendant ces quelques mots si typiquement imagés et crus, leva aussitôt les yeux au ciel. « Et bien, mon cher Baron, fit-il, je vais devoir écourter notre conversation. Il semblerait que mes hommes n'ont pas eu leur content de batailles durant ces quatre années où je les ai menés. Comprenez que je vous quitte temporairement afin de remettre de l'ordre dans tout ça. »
_ Faites, répondit le Baron. Et revenez-moi dès que vous le pourrez. Je vais faire préparer un repas et j'espère, en toute modestie, que vous partagerez notre couche cette nuit, à mes fils et à moi. » Sur ce, le Comte emboîta le pas à son aide de camp.

Drapé dans sa cape et contraint d'affronter les intempéries, le spectacle qu'il avait devant les yeux faillit le laisser perplexe. Un corps à corps musclé de soldats en armure, malgré la pluie et la boue dans laquelle ils pataugeaient lamentablement, était en train de se dérouler sous les encouragements de leurs camarades, restés prudemment en dehors de la rixe, mais ayant néanmoins prit fait et cause pour chacun des deux partis. Eudes constata que pour l'heure, aucune arme n'avait été sortie. Les comptes se réglaient pour l'instant à grand renfort de coups de poings et de pieds mêlés, entrecoupés de glissades dans la terre glaise imbibée d'eau, ce qui avait pour effet de déclencher l'hilarité des spectateurs. La seule présence d'Eudes provoqua parmi les hommes un réflexe de discipline. Une poignée de chevaliers le rallièrent, tous plus piteux les uns que les autres, tandis que les belligérants commençaient à se séparer et que les voix de leurs partisans respectifs s'éteignaient peu à peu. Le Comte balaya l'assistance de son regard d'un bleu glacial. Au milieu, il reconnut, malgré l'uniformité d'allure que la fange grisâtre lui conférait, son chevalier préféré, Quentin de Belval. Un rictus de déception et de dégoût vint alors trahir ses sentiments.

Le temps des explications arriva sous la tente du Comte, à la lueur des torches, tandis que des gouttes d'eau, venant frapper la toile tendue, contribuaient à mettre un peu plus les nerfs à vif. Tous les chevaliers étaient présents. C'était eux, et eux seuls, qui devaient rendre compte à leur seigneur de ce qui s'était passé. Quentin prit la parole. Il prétendait avoir été pris à parti par l'un de ses hommes, lequel lui reprochait de détenir indûment un collier de turquoises, babiole acquise au cours du sac de Jérusalem. Le chevalier avait voulu faire valoir ses droits, et avait frappé d'emblée d'une sanction sans appel le piéton qui l'avait accusé à tort. Mais ce dernier avait été soutenu par deux de ses camarades et, les autres chevaliers s'étant alors mêlés de l'affaire, cela avait déclenché une véritable mutinerie. Eudes se devait de punir ses officiers, il les tenait pour seuls responsables de ce désordre. Il les ferait fouetter dès l'aube, chacun à tour de rôle, mais hors de la vue et des oreilles de leurs hommes. C'était une affaire entre ses chevaliers et lui. Et ce serait Le Chancelant, seul hors de cause, qui tiendrait les verges.

Le lendemain, la pluie avait brusquement cessé et, lorsque le soleil arriva à son zénith, l'ensemble de la troupe reprit la route. Un impressionnant silence régnait dans les rangs. Aux côtés du Comte Eudes, sur un hongre à la robe alezane, des éclairs d'inquiétude et d'allégresse dans ses yeux sombres, chevauchait le tout jeune Flavien.

lundi 24 octobre 2011

Chapitre 15 : Des intrigues, encore des intrigues

Minuit arriva. Des cloches se firent entendre depuis la basilique San Lorenzo Maggiore, carillonnant de tout leur timbre le passage d'un jour à l'autre. Elle se retrouvait devant lui à cette heure plus que tardive, et elle sentait chaque battement de son cœur comme s'il résonnait en écho aux lourds bourdons de bronze. A la lueur des torches, elle le redécouvrait. Un sourire fit paraître la blancheur de ses dents, et de petits plis au coin de ses yeux si bleus qu'elle venait de remarquer pour la première fois. Là, Hernaut exagérait : en dépit de toute bienséance, il venait de pénétrer dans la chambre de la jeune fille, déjouant la surveillance des domestiques et surtout de sa gouvernante, chargée de veiller sur elle presque vingt quatre heures sur vingt quatre. Mais qu'il était loin de tous ces barbons qu'on lui avait présentés jusqu'alors : grisons, vieux beaux, antiques badernes, pédants et riches, et invariablement vieux, bien trop vieux pour elle. Seul le chevalier Cavaletti avait avec elle un écart d'âge à peu près raisonnable, mais Dieu, qu'il était laid ! Et cruel avec ça. Sans l'avoir côtoyé plus que n'importe quel autre, elle en était certaine, douceur et sensibilité devaient depuis longtemps être bannis de son vocabulaire. Et dire qu'elle allait être obligée de s'unir à lui. Plutôt finir ses jours dans un couvent, oui. Hernaut, évidemment, c'était tout autre chose. Il avait tout pour lui, la jeunesse, la beauté, la hardiesse, et une impertinence qui, loin de la choquer, lui procurait au contraire des instants de bonheur interdit, comme un fruit défendu croqué à pleines dents. C'était bien le cas en cet instant et, malgré ses protestations de jeune fille noble aux manières policées, l'audace dont il faisait preuve une fois de plus la mettait en extase. Elle le laissa goûter à ses lèvres et rechercher sa langue. Ces baisers qu'il lui avait prodigués à plusieurs reprises, elle avait l'impression qu'elle ne pourrait plus jamais s'en passer. Et puis, c'était un homme du nord, de ces régions lointaines qu'elle imaginait couvertes de neige en permanence. Cela lui conférait un mystère et un exotisme qui alimentaient ses rêves de jeune fille. Rien à voir avec ces milanais noirs de poil et de regard, dont le teint de pruneau avait fini par la répulser. Chez Hernaut, il y avait au contraire, malgré le soleil qui avait fini par lui donner un hâle doré, une délicatesse dans la carnation qu'accompagnaient avec bonheur les reflets roux de ses épais cheveux. «  Encore une journée, et tu seras perdue à jamais pour moi. » D'une seule phrase, il venait de lui casser son rêve. Qu'avait-il besoin de lui rappeler, justement en cet instant où elle goûtait à la chaleur de ses bras protecteurs, que sous peu son mariage avec le chevalier milanais allait se concrétiser ? Celui-ci, à peine remis de sa blessure, encore claudiquant, avait fini par se mettre d'accord avec son père sur une date précise. Et l'échéance arrivait à grands pas, ce qui ne cessait pas de la désespérer. «  Hernaut, fit-elle, si je ne peux être à toi, alors je ne serai à personne d'autre. » Celui-ci la regarda, une lueur d'inquiétude au fond des yeux. « Et que comptes-tu faire, ma douce ?
_ J'y ai bien réfléchi ces derniers temps. Je pense que le couvent est la seule solution. » Pour Hernaut, ce fut comme si une armée de taons venait de le piquer. Abandonnant toute prudence, il éleva la voix pour lui déclarer : « Mais c'est pire que tout ! Le couvent ! J'espère que tu n'es pas sérieuse en me disant cela. Mariée, j'aurais pu encore te voir de temps à autre, mais un couvent ! Comment pourrais-je te tenir de nouveau dans mes bras ? Autant remettre le siège devant Antioche, ça me serait mille fois plus facile. » Colombe lui fit signe de se taire. Elle venait de percevoir du mouvement du côté de la porte de sa chambre. « C'est la vieille Mahaut, ma gouvernante. Tu ne peux pas demeurer ici plus longtemps, Hernaut. » Ce dernier ne se le fit pas dire deux fois. Il ne voulait certes pas gâcher ses chances de la voir encore, peut-être le lendemain, juste avant ses noces. Il lui offrit un dernier baiser et, se détachant d'elle, enjamba le rebord de la haute fenêtre qui, il le savait, donnait sur la rue. En équilibre sur une corniche de pierre sculptée, il évalua la distance à la chaussée. La chambre de Colombe n'était qu'au premier étage du palais. Il siffla entre ses doigts et, à son signal apparut Colin, à cheval, tirant par la bride une seconde monture qu'il avait apprêtée à destination de son maître. Hernaut sauta sur le dos de l'animal qui, chargé d'un brusque poids, manifesta son désaccord le temps d'une brève ruade. Et ils partirent au galop, les sabots retentissant dans la rue déserte.

« Bien joué, fit Hernaut à l'adresse de son écuyer, lorsqu'ils furent hors de portée des fenêtres du palais. J'ai cru un moment que la duègne allait me repérer. Celle-là, je la crains autant qu'un bataillon de Sarrasins. » La comparaison fit que Colin éclata de rire. « Et maintenant, Seigneur, que comptez-vous faire ? » lui demanda ce dernier après quelques minutes. « Demain, nous y retournons. Il me faut trouver un nouvel expédient pour contrer ce mariage. Mais auparavant, je veux revoir Colombe. Figure-toi qu'elle s'est mise en tête de rentrer au couvent.
_ Non ! Fit Colin. Vous voulez rire ? Elle ? Faire une chose pareille ?
_ Si fait. Aussi invraisemblable que cela paraisse, elle est bien déterminée à le faire. Et il faut que je m'évertue dès maintenant à lui enlever cette idée stupide de la tête. »

Le lendemain vit Hernaut reprendre le chemin du palais, mais cette fois-ci, il y pénétra de manière officielle, par la grande porte, comme tout le monde. Il avait rendez-vous avec le comte, mais depuis longtemps il avait renoncé à lui parler de ce fameux mariage. Ildebrando ne reviendrait pas sur sa décision, et déjà il se targuait d'avoir casé sa fille et de lui avoir trouvé un parti avantageux. Autant parler à un mur, comme il l'avait vu faire par les Juifs à Jérusalem, au lieu dit « Porte de Miséricorde. » Non, cela n'aurait servi à rien, de toutes façons. Aujourd'hui, il avait la ferme intention d'aborder la fille en plein jour, au vu et au su de tout le monde, et de lui démontrer l'absurdité de ses prétentions monacales. Il avait atteint le long couloir pavé de marbre aux veines roses qui menait aux appartements de Colombe. Les statues antiques qui jalonnaient ce lieu de passage lui paraissaient l'épier de leur yeux de pierre, froids et imperturbables. Il accéléra le pas. A l'heure qu'il était, la jeune fille devait se préparer pour une promenade dans le parc, flanquée de son cerbère femelle comme d'habitude. Il tourna à gauche sans trop savoir pourquoi. La multiplicité des couloirs le déroutait. Après avoir traversé une longue galerie ornée de tentures où s'étalaient des scènes de chasse et de guerre,et auxquelles il prit à peine le temps de jeter un coup d'oeil, il se retrouva brusquement dans un sombre corridor, à peine éclairé par quelques torchères, disséminées ça et là afin de pouvoir encore distinguer où l'on mettait les pieds. Il n'était jamais venu là, il en était certain. Il venait encore de se perdre, par manque de concentration sans doute, dans ce dédale de galeries et de pièces inutilisées qui constituaient la majeure partie du palais. Il s'apprêtait à faire demi-tour, quand un bruit de pas provenant de l'autre extrémité du corridor parvint à ses oreilles. Profitant de l'obscurité d'une niche, il se dissimula aux yeux des arrivants. Les appartements de Colombe n'étaient pas loin d'ici, il en était sur, et il n'avait aucune envie de se trouver des justifications pour expliquer à qui voudrait sa présence en ces lieux. Les premiers mots qu'il entendit prononcer le surprirent. Deux hommes étaient en train de se parler. Il ne voyait pas leurs traits, mais leurs silhouettes se découpaient nettement dans les halos lumineux que dispensaient les torches. L'un avait un fort embonpoint, confirmé par son phrasé d'éternel essoufflé. L'autre était plus grand et mince en apparence, et son timbre était grave et portait loin dans les couloirs du palais. Ils s'exprimaient en langue franque, mais le plus corpulent avait un net accent italien, Il lui sembla que tous deux étaient revêtus du même uniforme, chasubles longues surmontées de larges capuches, nouées d'une cordelette à la taille, et cela bien sur lui évoqua la vêture d'un quelconque ordre monastique. «  Nos agents de la Dombes ont du nouveau, frère Giovanni, fit la voie de basse. Le comte Eudes de Belombreuse aurait malencontreusement fait brûler son document. Il a été retrouvé au milieu des cendres d'une cheminée du château de Chalaronne. » En entendant prononcer le nom de son frère aîné, Hernaut redoubla d'attention. «  Par conséquent, poursuivit le moine, Eudes ne représente plus vraiment un danger pour nous. Par contre, nous le soupçonnons d'avoir fait faire des copies de l'oeuvre, qu'il aurait certainement remises à chacun de ses frères, se donnant par là des chances supplémentaires pour emmener l'objet jusqu'en son domaine.
_Et, je suppose, frère Raymond, intervint alors la voix de poussah, que vous avez besoin de mon assistance pour faire surveiller le dénommé Hernaut, qui réside actuellement dans nos murs.
_ Vous supposez juste, frère Giovanni. » Hernaut aurait bien voulu en entendre plus, mais les deux hommes maintenant s'éloignaient de lui à grands pas et, au risque d'être découvert, il ne pouvait s'engager à les suivre. Ce qu'il venait d'entendre lui apportait un éclairage nouveau sur la situation : l'ordre des moines soldats était désormais au courant du fait que chacun des frères avait un exemplaire du parchemin en sa possession. Et les quatre frères venaient d'en perdre un, l'original, celui que Eudes avait détenu. Cela impliquait qu'il devrait à l'avenir redoubler de vigilance. Il songea qu'il serait peut-être judicieux de trouver de toute urgence un endroit sur pour cacher l'objet. Pourquoi ne pas le confier de nouveau au prêtre de la petite église du centre ville ? Après tout, cet homme lui inspirait confiance et, même s'il était un officiant au sein d'un diocèse, dépendant d'un évêque et par conséquent du Pape en personne, il était neutre dans cette affaire. Et puis, dissimuler ce qu'ils recherchaient au cœur même d'une église catholique, n'était-ce pas une idée judicieuse ? Voilà, c'était décidé, il agirait de la sorte. Temporairement, bien sur. Car il venait subitement de prendre conscience que, depuis son dernier entretien avec son frère aîné, son but n'avait été que de rallier Fiercastel, et rien d'autre. S'il n'avait rencontré Colombe, il y aurait bien longtemps qu'il aurait franchi le Rhône, et son retour au château ne serait plus qu'une question de jours. Il se rendait compte qu'il avait déjà trop traîné dans cette ville du sud. Il lui fallait à tout prix faire annuler ce mariage, et renouveler aussitôt sa candidature sur la liste des prétendants. Et c'est en méditant toutes sortes de projets, tous plus fous les uns que les autres, qu'il se mit à la recherche de Colombe.

Le soir du même jour, Colin l'attendait dans la chambre qui lui était réservée à l'auberge depuis son arrivée à Milan, et qu'il partageait désormais avec son écuyer. Le jeune garçon occupait son lit, allongé sur le ventre et tournant négligemment les pages d'un livre qu'il venait de trouver dans les bagages de son seigneur. Hernaut entrevit le titre. C'était l'exemplaire de la chanson de Roland, épopée que les troupes franques avaient pour habitude de déclamer avant de se lancer dans les batailles, histoire de se donner du cœur au ventre, et qu'il avait fait coucher à son attention sur le parchemin par un moine de sa connaissance. « Très bonne lecture ! » Fit-il remarquer en entrant. Colin leva les yeux de son livre et, roulant sur le côté, dévisagea Hernaut avant de lui demander : « Et comment s'est passée votre journée, mon Maître ? » L'intéressé ôta son chapeau, dégrafa son manteau et se jeta à son tour sur sa couche moelleuse. « Ote-moi d'abord mes bottes, Colin. Je te répondrai après. » L'adolescent obéit. Hernaut l'entretenait aussi bien pour accomplir les basses besognes que pour lui inculquer les bases de la chevalerie. « J'ai revu Colombe, dit-il à son écuyer. Elle serait prête à renoncer à prendre le voile si je trouve un moyen de différer de nouveau son mariage.
_Différer ? Fit Colin, dubitatif. Et après ? Vous allez vous trouver dans une situation identique.
_ Que veux-tu que je fasse ? Répliqua Hernaut, avec un brin d'agacement. Je ne vais tout de même pas le tuer. Pour avoir ensuite toute la milice de cette ville sur le dos, merci bien !
_ Il n'y a pas que l'affrontement comme solution... suggéra l'adolescent, encore plus sibyllin que d'habitude. » Hernaut sentit qu'il avait une idée derrière la tête : « Parle, ordonna-t-il. Dis-moi ce qu'a encore bien pu forger ton esprit ô combien fertile. Je verrai toujours si je peux en tirer parti. » Colin se planta debout devant lui, un sourire d'autosatisfaction illuminant clairement ses traits encore enfantins. «  Je dois vous dire pour commencer, Messire, que mon père, le baron d'Anduze, est plutôt versé dans tout ce qui a trait à la pharmacopée. Depuis longtemps déjà, il s'offre les services de certains savants et spécialistes en la matière...
_ Oui, l'interrompit Hernaut, et alors ? Quel rapport avec mon problème ?
_ J'ai pensé que cela pouvait vous intéresser de savoir que, en notre pied-à-terre milanais, j'ai accès au laboratoire que mon père met à la disposition de ces spécialistes, et que celui-ci abrite toute une collection de drogues et de potions diverses. Cela va du simple purgatif jusqu'au narcotique le plus puissant.
_Comment ça ? S'insurgea Hernaut. Tu voudrais que je drogue le chevalier Cavaletti ? Pour le moins, ce n'est pas une méthode, disons... très chevaleresque.
_ Il faut savoir ce que vous voulez, Messire. Livrer votre dulcinée au couvent, ou vous donner toutes les chances d'être à même de réclamer sa main. D'autant plus que vous n'êtes pas obligé de verser vous-même le poison. Je connais un de mes cousins que le chevalier a pris pour page. Et, vu comme il est traité par son maître, cela m'étonnerait fort qu'il se refuse à nous aider.
_ Soit, répondit Hernaut, après s'être accordé quelques secondes de réflexion. Mais qu'est-ce que tu entends par poison ?
_ Oh ! A mon avis, un bon narcotique devrait suffire. J'en connais un qui peut vous endormir un homme durant plusieurs jours d'affilée. Imaginez, Messire, ce brave chevalier, le jour précis de ses noces, en train de ronfler comme un cochon, et incapable de quitter sa couche. Quel beau tableau ce serait, n'est-ce pas ? » A cette évocation, tous deux furent pris d'un rire qui paraissait ne plus vouloir s'éteindre. « De plus, rajouta Hernaut, tout en essuyant de la main les larmes qui perlaient aux coins de ses yeux, il est plus que vraisemblable que le comte d'Ildebrando, face à une telle indélicatesse, renoncera définitivement à l'avoir pour gendre.
_ C'est plus que probable », confirma Colin. Et son hilarité reprit de plus belle. Hernaut se leva et, tout sourire, ébouriffa la tignasse raide de son déluré d'écuyer. « Assurément, déclara-t-il, Célinan m'a bien servi, le jour où il t'a déniché. »

lundi 17 octobre 2011

Chapitre 14 : Passation de pouvoirs

Ce fut l'Ours qui trouva la solution. Le prieuré se faisait ravitailler en denrées diverses par le moyen de chariots bâchés lourdement chargés. Celui qu'ils interceptèrent était mené par un moine d'une communauté voisine. L'homme fut arrêté au petit matin sur le chemin de terre qui aboutissait au monastère, avant même d'arriver en vue de celui-ci. Débarqué de sa charrette, aussitôt dévêtu et proprement ficelé et bâillonné, ils le cachèrent bien à l'abri au coeur d'un bosquet de jeunes chênes. Ce fut Mordrain qui, comme d'habitude, fut désigné pour le remplacer. Revêtir le froc, se mettre dans la peau du moine, pour lui, cela équivalait à un simple jeu. Juste avant qu'il ne prenne la direction du prieuré, l'Ours, debout à la tête de la mule qui tirait la carriole, s'était adressé à lui en ces termes : « Et surtout pas d'imprudence, mon frère. Si, une fois à l'intérieur, tu crains d'être découvert, laisse tout tomber, file, et rejoins-nous le plus vite possible.
_ N'aies crainte, avait répondu Mordrain, je serai plus discret qu'un lynx qui chasse. » Et il avait rabattu sa capuche, dissimulant ses longs cheveux noirs qui l'auraient assurément trahis. Puis, il avait mis la charrette en branle en direction du monastère, finissant par disparaître à leurs yeux. L'Ours et lui étaient comme deux frères. Mais leur amitié s'était épanouie sur le fumier de certains ressentiments : l'Ours Baldric enviait à Mordrain sa beauté physique et parfois jusqu'à son intrépidité. Et Mordrain jalousait l'Ours pour sa force et sa puissance. Une fois, une seule, devant Antioche, ils en étaient venus aux mains, pour une bête histoire de fille qu'ils s'étaient disputée. L'Ours avait, ce jour-là, manqué de peu de noyer son compagnon dans le lit du fleuve Oronte, et il avait fallu les séparer de force. Le comte Eudes, peu enclin à la clémence lorsqu'il s'agissait de la conduite de ses hommes, les avait fait fouetter jusqu'au sang. Et c'était une commune douleur qui les avaient rapprochés. Depuis, tout en gardant l'un envers l'autre une certaine défiance, ils étaient devenus inséparables.

Les heures passèrent à attendre sous le couvert des arbres. Claire, entourée des deux chevaliers, tuait le temps en tressant de longues herbes en futiles paniers. Faute de conversation au milieu de ces hommes pour l'instant taciturnes, elle n'avait rien trouvé de mieux pour tromper son impatience. Un bruit de sabots les avertit du retour de Mordrain. Ils l'entourèrent avant même qu'il ait eu le temps de descendre. Relevant sa capuche, il découvrit ses yeux d'un vert de jade, dans lesquels ils tentaient de lire ses impressions du moment. Une sorte de tristesse semblait s'être emparé de lui. « Alors ? » questionna l'Ours. Mordrain, quittant la charrette, se dirigea avec eux sous le couvert des chênes. « Alors, fit-il tout en marchant, je sais où ils détiennent Guilhem. J'ai même réussi à échanger quelques mots avec lui, et, vous pouvez me croire sur parole, cela n'a pas été une mince affaire...
_ Et qu'a-t-il dit ? Interrompit le Balafré, tout à l'impatience que faisait naître en lui le dévouement pour son suzerain.
_ Il veut qu'on laisse tomber, reprit Mordrain. Trop de risques pour nous. Il y a là-dedans bien trop d'hommes, et armés de surcroit. Ce en quoi il n'a pas tort, d'ailleurs. »
Gahériet s'emporta tout à coup : « Comment ? Tu es d'accord pour l'abandonner aux mains de ces larbins du Pape ? Tu me déçois, Mordrain. Je m'attendais de ta part à une toute autre réaction. » L'interpellé darda sur lui son regard émeraude : « Tu ne m'as pas bien compris, le Balafré. C'est un ordre de ton maître que je te transmets là. Et rien d'autre. » Ses paroles furent suivies d'un silence glacial. Aucun de ses auditeurs ne s'étaient attendus à une pareille défection. Mordrain enveloppa Claire du regard, avant de poursuivre : « De plus, il veut que ce soit Claire qui prenne désormais sa place. Nous devons nous placer sous son commandement à partir de maintenant.
_ Il n'en est pas question ! Rugit l'Ours, hors de lui. Depuis quand doit-on faire allégeance à une femme ?
_ Calme-toi, reprit Mordrain. Guilhem a jugé bon de l'informer, elle seule, de ses intentions. Ne me demande pas pourquoi, je n'en sais fichtre rien. Mais le fait est que de nous quatre, elle est désormais la seule à savoir ce qu'il convient de faire. » Tous se tournèrent vers Claire, qui sentit leurs regards peser sur elle comme autant de fardeaux supplémentaires qu'elle aurait à porter. « Guilhem veut que nous rallions Fiercastel le plus rapidement possible, dit-elle. Et je connais le chemin qu'il comptait nous faire prendre pour cela. » Elle était au bord des larmes, mais elle savait qu'il lui fallait laisser pour le moment son seigneur à son sort ô combien improbable, puisque telle était sa volonté. « Notre prochaine étape sera Mâcon, poursuivit-elle. Une journée de chevauchée suffira pour rallier la ville. Vu l'heure tardive, nous devrions trouver un endroit un peu plus sur qu'ici pour passer la nuit. Demain à l'aube, nous pourrons alors nous mettre en route. Une fois arrivés à destination, je vous ferai part de l'itinéraire que le seigneur Guilhem a choisi de nous faire prendre. Et nous aurons tout le loisir d'en discuter. Pour le moment, veuillez libérer le moine, et ne tardons pas à quitter ces lieux par trop fréquentés. » Les trois chevaliers, devant ce ton de commandement qu'ils ne lui connaissaient pas, ne purent qu'approuver, et ils mirent à exécution sans attendre les consignes qui venaient de leur être données. Auparavant, l'Ours, tirant Mordrain par la manche, l'avait mené un peu à l'écart pour lui déclarer, seul à seul : « Quand je dis que je n'obéis pas à une femme, je ne plaisante pas. Là, je vais jusqu'à Mâcon avec elle, mais, après cela, ne compte pas sur moi pour la suivre bêtement comme un chien qui court après son maître. Ca dépendra de mon humeur du moment. » Mordrain le toisa avec sérieux : « Alors, tu devras en rendre compte, si ce n'est à Guilhem, tout du moins au comte Eudes.  Et ne vas pas dire après que je ne t'avais pas prévenu. »

Après une nuit passée par précaution à bonne distance de la route, au fin fond des bois, ils reprirent leur chevauchée ainsi que Claire l'avait voulu. Elle avait pris la tête de leur petit groupe, suivie du Balafré et de Mordrain, qui devisaient ensemble à quelques pas d'elle depuis un bon moment déjà. L'Ours fermait la marche. « Apparemment, il ne m'a pas semblé être trop mal traité, répondait Mordrain à la dernière question de Gahériet, concernant son maître. Un peu comme un hôte de marque.
_ Je me demande bien pourquoi ils l'ont pris en otage », fit le Balafré, pensif.
« Surement ont-ils de bonnes raisons pour le faire, répondit Mordrain. Tout comme ils ont surement de solides motivations pour harceler Eudes de Belombreuse depuis son départ d'Orient, ne crois-tu pas ?
_ Oui, certes, mais dans quel but ?
_ Ca, j'ai cru comprendre, d'après ce que m'en a dit Guilhem, que cela dépassait notre entendement. Tu penses bien que nous autres, simples chevaliers... » Mordrain s'interrompit subitement. Un tonitruant : «  Par toutes les putains de l'Enfer ! » venait d'être lancé derrière eux à pleine gorge par l'Ours Baldric. Les deux hommes se retournèrent, surpris. L'Ours arrivait au galop de son cheval. Un pan de sa tunique était déchiré, et son flanc droit tachait de sang le tissu lacéré. « Que t'arrive-t-il donc ? » Questionna Mordrain, étonné de le voir ainsi. L'Ours, furieux, gueula ses explications : « Je viens de me prendre une branche brisée de plein fouet ! Si seulement ces crétins de moines, au lieu de s'occuper de nous, pouvaient se lever le cul pour entretenir leurs bois ! » Ses deux compagnons, habitués à des situations bien pires, à la pensée qu'une simple branche venait d'avoir raison de l'Ours, se mirent à ricaner en choeur. « Espèces de reîtres mal dégrossis, fit-il, je viens de ruiner mon plus beau bliaud, et tout ce que vous trouvez à faire, c'est d'en rire ? » Claire venait de les rejoindre et, à la vue du sang, mettant pied à terre, lança à l'Ours : « Descendez de cheval, Baldric, je vais vous soigner. » L'Ours ne broncha d'abord pas. Il se contentait de regarder Mordrain, comme s'il était surpris de tant de sollicitude à son égard. « Et bien, fais ce qu'elle te dit, fit ce dernier. Il ne manquerait plus que tu aies besoin de mon avis à chaque fois que tu dois t'adresser à cette femme. » L'Ours, après avoir foudroyé Mordrain du regard, descendit de cheval comme à contre-coeur. Claire le fit asseoir sur un affleurement rocheux, et l'obligea à ôter sa tunique. La toison de l'Ours apparut au grand jour, moirée de reflets roux que le soleil faisait naître. C'était bien plus qu'une simple égratignure. Il avait trouvé le moyen de s'esquinter plutôt sérieusement, et la branche avait pénétré dans les chairs, laissant nombre d'échardes que Claire, avant de nettoyer la plaie, entreprit d'ôter peu à peu. Les deux autres chevaliers, devant l'ampleur de la tâche, avaient à leur tour décidé de démonter et, tout en mâchonnant quelque brin d'herbe, s'étaient mis à l'écart pour poursuivre leur conversation subitement interrompue.

Claire, à force de patience, réussit à extirper tous les corps étrangers. Attentive à ne pas lui faire de mal, elle commença à laver lentement la blessure à l'aide d'un linge humide. Elle sentit le regard de l'Ours posé sur sa nuque, et se retourna un instant. « Pourquoi me regardez-vous comme ça ? Fit-elle, presque grinçante. « Parce que tu es belle, tout simplement », lui fut-il répondu. Elle arrêta ses gestes brusquement pour le toiser droit dans les yeux. « Ecoutez-moi bien, Baldric, que les choses soient claires. Je ne veux pas d'histoire entre nous. Vous avez d'immenses qualités et, malgré les apparences, je vous apprécie fort en tant que compagnon de voyage. Mais, ça ne va pas plus loin. » Un rire communicatif souleva le poitrail de l'Ours. « Oh ! Comme tu y vas fort, jolie Damoiselle, réussit-il à dire enfin, entre deux spasmes d'hilarité. Je ne faisais que tenter ma chance, c'est tout. Mais, telle que je te vois, je parierai néanmoins mon épée que tu es amoureuse de l'un d'entre nous ? De Mordrain, peut-être ? » Claire poussa un soupir. Décidément, il n'avait pas l'intention de la lâcher aussi facilement. « Non, répondit-elle, catégorique, ni de Mordrain, ni du Balafré, si vous voulez tout savoir. »
_ Alors, si ce n'est d'aucun d'entre nous, ce ne peut être que de notre seigneur Guilhem, je me trompe ? » Elle n'eut même pas besoin de lui répondre : une subite rougeur, envahissant ses joues, le renseigna plus surement que ne l'aurait fait aucune de ses paroles. « Pauvre enfant, reprit Baldric avec sincérité. Autant aimer une pierre de cette forêt, alors. Guilhem est tellement attaché à sa toute jeune épouse que depuis toutes ces années d'errance, je ne lui connais aucune aventure. Et puis, sans vouloir l'enterrer à l'avance, il faut néanmoins être réaliste : nous ignorons totalement ce qu'il va advenir de lui. » Claire ne répondit pas, et se concentra sur les soins qu'elle prodiguait au chevalier. Mais, quelque part au fond d'elle-même, les paroles de l'Ours agissaient comme une brûlure sur une plaie déjà ouverte.

A Mâcon, ils trouvèrent une auberge convenable pour y passer la nuit. Ils durent négocier âprement avec l'aubergiste pour obtenir deux chambres, l'une pour Claire, l'autre pour les trois chevaliers qui s'y entassèrent comme ils le purent. Une foire printanière avait envahi la ville, ce qui expliquait les difficultés rencontrées pour trouver à se loger. Claire, une fois installés, les fit venir auprès d'elle, dans la pièce qui lui était réservée. L'endroit était assez bien tenu, mais le mobilier réduit au plus strict minimum. Dehors, le ciel était désormais encombré de nuages, et une pluie fine s'était mise à tomber en un crachin qui semblait ne plus vouloir en finir. Deux ouvertures pratiquées dans les murs traversés de poutres en bois sombre et comblés de torchis attiraient à cette heure-là si peu de lumière qu'ils furent obligés pour se voir de recourir à la faible lueur de quelques chandelles. Un banc et un châlit garni d'un matelas de laine étaient le seul luxe que cet établissement était encore en mesure de leur offrir. Claire les fit asseoir sur le banc, optant pour la couche depuis laquelle elle pouvait les dominer du regard. « Nous n'allons pas nous attarder ici, commença-t-elle. Demain, il nous faudra traverser la Bourgogne sans attendre, en évitant les gros bourgs. Puis nous passerons en Champagne pour enfin rejoindre les Ardennes. Guilhem a estimé que d'ici il ne nous faudrait pas plus de deux semaines pour que nous soyons en vue de vos terres. A condition de ne pas traîner en route, bien sur. » Ses sombres cheveux nattés en une unique tresse descendaient le long d'une de ses épaules et la lueur des flammèches donnaient à ses traits réguliers un semblant de mystère mêlé de douceur. En face d'elle, des trois chevaliers se dégageait une impression de force et de taciturnité qui aurait eu le don de l'effrayer en d'autres temps. Mais elle avait appris à les connaître, durant ces semaines où elle avait partagé leur quotidien. Chacune de leurs expressions lui était désormais familière, et malgré les ombres portées qui les masquaient en partie, elle devinait leurs regards et ce qu'ils formulaient en silence. La fidélité de l'Ours lui était désormais acquise, elle le savait. Mordrain, lui, s'était révélé au fil des jours de plus en plus protecteur à son égard. Et le Balafré s'était laissé aller quelquefois, lui confiant quelque peine ou quelque angoisse, au hasard de leur route. De brutes sanguinaires telles qu'ils lui étaient apparus au premier jour de leur rencontre, elle voyait maintenant en eux des êtres civilisés qui, même s'ils étaient capables d'ôter la vie à n'importe qui et à n'importe quel moment, ne s'en étaient pas moins révélés sensibles et vulnérables à ses yeux.

D'un pli de son bliaud, elle sortit le rouleau de parchemin et le remit entre les mains du Balafré, en disant : « Voici l'objet qui suscite tant de convoitises et tant de haine de la part des émissaires du Pape. Guilhem m'avait autorisé à vous le montrer. Il en existe seulement quatre exemplaires, et nous sommes chargés de porter celui-ci jusque dans l'enceinte de Fiercastel, où il sera dès lors en sécurité. » L'objet passa de mains en mains. L'Ours fit remarquer :  « Déjà tant de vies sacrifiées pour une si petite chose. 
_ Oui, lui répondit Claire, mais si petite qu'elle soit, elle contient de si grandes idées. » Mordrain lui remit enfin le manuscrit, et fut le premier à se mettre à genoux devant elle. « J'ai déjà juré devant Guilhem, dans l'enceinte du prieuré, de te suivre et de te seconder dans la mission qu'il t'a confiée. Devant toi, aujourd'hui même, je renouvelle mon vœu de te servir au péril de ma vie. » Lorsque Mordrain se releva, ce fut Gahériet le Balafré qui prit sa place : « Par le serment que j'ai fait autrefois à mon maître, je jure de te suivre et de t'obéir comme je l'aurais fait pour lui. » Au tour de l'Ours, celui-ci, avant de s'agenouiller, jeta un regard de défi à Mordrain, histoire de le prévenir que tout commentaire à son égard était totalement superflu. « Damoiselle, fit-il, je vous estime désormais à l'égal de mon suzerain et, en tant que tel, je vous fais serment d'allégeance, et ne m'en considérerai comme délié que le jour où nous serons arrivés entre les murs de Fiercastel. » Claire reçut leurs déclarations avec une froideur apparente, mais en réalité, au fond d'elle-même, le geste de ces hommes l'émouvaient fortement.

Ils se retirèrent de la pièce, et Mordrain fut le dernier à vouloir quitter les lieux. Il était sur le point de la laisser lorsqu'il la vit fondre en larmes. Revenant alors vers elle, il la prit dans ses bras et elle s'abandonna à son chagrin, mouillant de ses pleurs sa large poitrine sur laquelle elle s'était appuyée. Il lui caressa les cheveux. Il n'était pas besoin qu'elle lui parle. Il savait quelle était la source de ses maux. «  Claire, lui dit-il, et sa voix lui parut à elle aussi douce que le miel, nous n'abandonnerons pas Guilhem, je te le promets. Ses frères feront tout pour le libérer, sois-en certaine. » Il savait à quel point elle avait caché ses sentiments et il attendit patiemment que toute cette douleur, trop durement réprimée, s'écoule telle une rivière qui se répand hors de son lit.

lundi 10 octobre 2011

Chapitre 13 : Echec

Le hongre bai avançait d'un galop court, sa crinière noire se balançant à chacune de ses foulées. Ascelin était capable de maintenir le rythme des heures durant, attentif à l'allure du cheval, qu'il voulait ni trop rapide, ni trop lente, mais d'une régularité rassurante. Et il calculait les pauses de manière à ne pas emballer le cœur de sa monture. Il avait peiné un moment à s'extirper des profonds fourrés qui entouraient en le protégeant le repaire des guérisseuses, mais maintenant il suivait une piste suffisamment large pour que deux cavaliers puissent s'y croiser. La mémoire empruntée au faucon lui restituait avec une précision extraordinaire les lieux qu'il était en train de traverser. Il se savait désormais proche du but, et fondait dessus aussi surement que le petit rapace était capable de s'abattre en piqué sur sa proie. Il ne voyait pas la rivière, mais il sentait sa présence au-delà du sous-bois. Le long ruban de terre battue amorça une courbe. Il ralentit l'allure pour adopter un pas rapide. Derrière un rideau d'arbres, il venait de voir l'étoffe claire d'un bliaud bouger au milieu des troncs. Ils étaient juste devant lui, à quelques foulées de là. Il les suivit sans se faire voir, mais les claquements de sabots de son cheval, raclant par endroits quelque pierre inopportune, finiraient bien par le faire découvrir, il en était certain. Alors, rassemblant ses souvenirs visuels et ce qu'il avait maintenant devant les yeux, il supputa qu'aucun des hommes qui le précédaient ne portaient de lames dignes de ce nom. Selon toute vraisemblance, c'était un groupe de larrons auquel il avait à faire, semblables à ceux qu'il avait affronté sur le pont. Ce genre de crève-la-faim qui hantaient les bois, à l'affut des voyageurs et de tout ce qui pouvait être troqué ou rançonné. Ils devaient être, allez, à peu près une demi-douzaine, pas plus, il en aurait juré. Et à pied, avec ça. Pas de quoi s'alarmer quand on avait sous les cuisses une monture potable et à portée de main un objet qui portait le doux nom de Tranchante. Fort de ce constat, il talonna le bai et, comme l'aurait fait n'importe lequel de ses frères, l'épée bien en évidence, se porta au galop au devant des hommes qu'il traquait, en clamant haut et fort les trois syllabes qui composaient le mot Fiercastel. Sa petite mise en scène eut l'effet escompté : il s'en suivit une débandade parmi les voleurs, et il les vit courir en tous sens, plongeant dans les taillis environnants, fuyant à travers les buissons ou poursuivant la route à toutes jambes. Les laissant s'égailler comme une volée de moineaux, il cueillit au passage la longe de sa jument Ombrage, coupa du tranchant de sa lame la corde qui retenait la Belette, le délivrant par là-même de son odieux joug. Bientôt, plus aucun détrousseur ne fut visible. Ascelin mit pied à terre, et l'enfant, les bras toujours entravés, courut à lui pour venir se blottir contre sa poitrine. Un sourire aux lèvres, le jeune seigneur finit de trancher les liens qui emprisonnaient encore ses membres graciles. « Ils ne t'ont pas fait de mal, au moins ? » s'enquit-il. La Belette, au lieu de lui répondre, s'exclama avec l'enthousiasme de son âge : « Je savais que vous viendriez, M'sire ! Je l'savais ! Quelle trouille vous leur avez fichue ! » Ascelin se sentit rassuré : s'il réagissait avec autant de promptitude, c'est qu'il se sortait de l'aventure avec le moindre mal. Il se tourna vers Ombrage. Elle, aucun espoir qu'elle lui fasse part de son état de santé. Aussi la palpa-t-il le long des jambes, s'assurant qu'elle n'avait aucune blessure. Puis, la forçant à plier chacun de ses membres, l'un après l'autre, il vérifia calmement l'intérieur de ses pieds. L'examen lui parut satisfaisant. Ombrage fourra sa grosse tête dans son giron, et il lui gratouilla les oreilles tout en s'adressant au gamin par dessus l'encolure. « Tu ne peux pas savoir à quel point je suis content de vous retrouver. » Puis une pensée l'assaillit. Son regard, jusque là aussi limpide qu'un lac de montagne, s'assombrit d'un nuage d'inquiétude. « Et le parchemin, où est-il ? » La Belette écarquilla les yeux :  « L'est resté dans les fontes du d'xième ch'val. Les bandits viennent de l'em'ner avec eux ! » Ascelin le gratifia d'un regard à le clouer sur place : «  Tu ne pouvais pas me le dire plus tôt, espèce de linotte dépourvue de cervelle ? Allez ! Grimpe sur le bai ! Et accroche-toi bien ! » A peine eut-il prononcé le dernier mot qu'il se retrouva en selle et, sans jeter un coup d'oeil à l'enfant qui peinait à enfourcher sa monture, il fit bondir Ombrage en avant, prenant la direction vers laquelle les larrons semblaient s'être évaporés. Il n'eut d'ailleurs pas à aller bien loin. Son instinct le mena jusqu'à la rivière, où il vit la poignée d'hommes et le cheval de bât tenter de franchir l'onde, à un endroit où lui-même n'aurait pas risqué d'y mettre les pieds. « C'est de la folie pure », murmura-t-il pour lui seul. En ce lieu le courant, renforcé par les pluies de printemps, semblait extrême. Il distinguait deux hommes qui tentaient de nager contre lui et, un peu plus loin, le cheval qui maintenait avec difficulté la tête hors de l'eau et auquel trois autres individus s'étaient accroché en désespoir de cause. Les deux premiers larrons avaient plutôt l'air de s'en sortir pas trop mal, et se dirigeaient en nageant lentement vers l'autre rive. Mais pour le groupe hommes-bêtes mêlés, il en était tout autre chose, et ils s'éloignaient inexorablement de la rive, emportés dans le lit de la rivière de plus en plus en aval, ce qui faisait qu'Ascelin les distinguait désormais fort mal. Quand il finirent par disparaître à ses yeux, il se tourna vers son page, vérifiant qu'il l'avait bien suivi. L'enfant, les doigts emmêlés dans les crins de sa monture, attendait, hébété, à deux pas de lui. « Il vont se noyer, c'est sur, fit Ascelin à son attention. Nous ne pouvons plus rien pour eux. Le parchemin était enfermé dans un étui de cuir huilé. J'ose espérer qu'il ne sera pas trop endommagé. Peut-être, avec un peu de chance, en suivant le cours de la rivière, parviendrons-nous à retrouver le corps du cheval, et les sacoches qu'il emporte avec lui. »
Suivre la rivière ne leur posa aucun problème. Seuls des passages encombrés d'arbres morts, de lianes et de branches brisées leur en cachaient par endroits les flots. Mais lorsque une trouée dans la végétation leur dévoilait de nouveau la surface de l'eau, ils distinguaient nettement la masse sombre du cheval emportée par l'impétuosité de l'onde. Ils parcoururent ainsi un bon nombre de lieues, jusqu'à ce que la nuit les enveloppe. Ascelin décida alors d'arrêter là leur poursuite. A tâtons, il réussit à se saisir de quelques brindilles sèches pour faire du feu, et bientôt la clarté des flammes leur permit de voir les troncs de très vieux saules au pied desquels le hasard les avait menés. Il ignorait complètement où ils se trouvaient désormais. Le long de la Drôme, c'était certain ; mais à quelle distance du prochain bourg et duquel, cela, il était dans l'incapacité de l'estimer. Des hurlements lointains s'étaient mis à déchirer l'air. Des loups rôdaient dans les parages. Il veillerait à ce que le feu ne meurt point, cette nuit. Ermengarde et Hildeburge avaient pris soin de garnir ses sacoches de diverses provisions, et ils dinèrent de pâté aux herbes, de pain et de fruits secs. Et, tout en mangeant, ils se racontèrent les expériences et les déboires qu'ils venaient de vivre chacun de leur côté durant ces derniers jours. Ascelin ne fit pas mention de sa fusion avec le faucon : il n'avait pas de mots pour cela. Ce qu'il avait vécu était tellement fou et tellement improbable qu'il était pour le moment dans l'incapacité de le partager avec personne d'autre. Peut-être plus tard, quand il aurait eu le temps de réfléchir à tout ça. Les guérisseuses lui avaient laissé de quoi faire une fois encore ce genre de voyage. Il savait qu'il serait tenté de le refaire un jour ou l'autre. Revivre cela lui permettrait probablement de pouvoir mieux exprimer ce qu'il avait ressenti. Mais, en attendant, sachant qu'il serait impuissant à répondre à toutes les questions dont la Belette ne manquerait pas de l'assaillir devant un tel sujet, il préférait l'écouter raconter sa propre mésaventure. Et l'enfant ne tarissait pas de lui narrer à sa façon, simple et imagée, ce qu'il était advenu de lui durant le temps de leur séparation. C'est ainsi qu'il apprit que la Belette, au lieu de s'enfuir, comme il l'avait incité à le faire, au bout de quelques lieues d'une chevauchée précipitée, avait prit la décision de rebrousser chemin pour se mettre à la recherche de son maître. Et il n'avait même pas eu le temps d'atteindre le pont qu'il tombait de nouveau sur leurs agresseurs, ou plutôt sur ce qu'il restait de leurs agresseurs, car Ascelin, avant de perdre connaissance, en avait achevé plus d'un. Les rescapés, en le voyant, l'avaient aussitôt pris en chasse. Et, ne sachant que faire, acculé au plus profond d'un fourré, ils avaient eu beau jeu de le rattraper et d'en faire leur captif. D'après lui, leur intention était de le vendre comme esclave à un homme qui, habitué à ce genre de trafic, l'aurait emmené jusqu'en Méditerranée, et il aurait sans doute fini ses jours dans la servitude en un quelconque pays lointain. Les hommes qui l'avaient capturé avaient bien eu le parchemin entre leurs mains. Mais, pour eux, ce n'était qu'une marchandise comme une autre, voire même un objet totalement inutile, capable d'intéresser seulement quelque lettré, et ils comptaient bien le troquer dès la ville la plus proche contre quelque chose dont ils auraient besoin. C'est pourquoi ils l'avaient rangé au fond d'une des sacoches, sans y accorder plus d'attention que cela. Sinon, à part les liens qui lui serraient cruellement les poignets, et une marche forcée de plusieurs heures, il ne semblait pas avoir trop souffert de sa captivité. Ainsi, ils discutèrent tard dans la nuit, tandis que les hurlements des loups s'étaient intensifiés au loin.

Quand le soleil se mit à poindre de nouveau, Ascelin ouvrit brusquement les yeux. Un rayon de lumière qui l'avait effleuré, et la sensation d'être épié, venaient de le tirer du sommeil sans rêves dans lequel il était plongé, épuisé par sa journée de la veille. La première chose qu'il vit était ces prunelles jaunes qui le fixaient à peu de distance de là. Il se redressa lentement le long du tronc qui lui avait servi de dossier, sa main serrant le cuir de la poignée de Tranchante. Un rapide coup d'oeil au feu, pas encore éteint, mais pas loin de l'être, et à la Belette, endormi en boule à ses côtés, et il fixa de nouveau la bête sauvage. C'était un grand loup gris teinté de roux, à la gorge et au poitrail d'un blanc pur qui remontait sur sa face, lui dessinant un masque clair du plus bel effet. Il était assis à quelques pas de lui, apparemment décidé à ne pas bouger, tant que le calme régnait parmi les hommes qu'il toisait. Ascelin se trouvait à nouveau à la frange du monde sauvage, comme cela lui était arrivé si souvent ces derniers temps, et cette situation lui procurait maintenant des frissons, non de peur, mais de pur plaisir. Evitant le moindre geste qui aurait pu l'effrayer, il se mit à lui parler à voix basse : « Que fais-tu là, créature de la forêt ? Tu sais comme moi que nos mondes sont incompatibles, mais peut-être aimerais-tu être dans ma peau quelques instants comme j'aimerai être dans la tienne. Nous pourrions alors nous comprendre, tous les deux. » Il lui sembla que le regard du loup se faisait plus intense au fur et à mesure qu'il lui parlait. Et il poursuivit son discours à la bête sur un ton sussuré, à peine plus haut que le bruissement des feuilles dans les branches. La magie opérait. Il avait la nette sensation que l'animal comprenait tout ce qu'il lui disait. Et même si cette impression naissait de son imagination, au moins était-il sur que l'autre l'écoutait. Il continua ainsi durant de longues minutes, et il ne se passa rien d'autre que le mouvement des oreilles de la bête qui, également attentive à tout ce qui l'environnait, captait le plus ténu des chants d'oiseau, le moindre écrasement de brindilles sous les pattes d'un rongeur. Puis la Belette s'étira, se réveillant doucement. Ascelin cessa de parler. Le loup, comme hésitant, se mit debout sur ses pattes et, lui ayant lancé un dernier regard, disparut sans un bruit dans la profondeur d'un buisson d'aubépines. Le jeune seigneur secoua son page : « Hé, la Belette ! Ce n'est plus le moment de dormir ! Il faut nous remettre en selle rapidement. Le cadavre du cheval a du dériver toute la nuit. Si nous voulons le retrouver, il va falloir accélérer la cadence. » L' histoire du loup, il la gardait pour la prochaine veillée. Il n'y avait vraiment plus de temps à perdre.

Dès qu'ils furent de nouveau en selle, ce fut pour suivre le cours de la Drôme le plus rapidement possible, à l'affut de tout ce qu'elle pouvait charrier dans ses eaux. De nombreux troncs, arbres morts échoués là suite à une crue, attirèrent leur attention. Un cadavre humain flottant non loin d'eux les firent s'arrêter quelque temps, guettant patiemment la surface de l'onde. Mais de cheval mort, point. Ascelin, obstinément, poussait toujours plus avant. Puis, sur une plage de graviers, ils atteignirent enfin l'objet de leur quête. L'animal noyé avait été rejeté là, expulsé de son cours par la rivière impétueuse. Il gisait, le ventre exagérément gonflé, inévitablement offert aux regards, sur la grève déserte. Ascelin descendit de cheval pour l'atteindre à pied, dans une nuée de mouches que son approche fit s'élever dans les airs. La Belette le surveillait de loin, pas particulièrement pressé de le rejoindre. Si son maître avait besoin de lui, il accourerait sans nul doute. Mais en l'absence de toute consigne, ce n'était surement pas lui qui allait se précipiter auprès de cette charogne. Il observa le seigneur qui, le coutelas à la main, entreprenait de couper les sangles de cuir. L'opération lui prit plusieurs minutes, mais il revint enfin, portant les sacoches en travers d'une épaule, son carquois sur l'autre et son arc à la main. Devant l'enfant, il déposa ses armes, et commença à fouiller les sacoches, sortant divers objets qu'il triait au fur et à mesure, selon l'état dans lesquels il les trouvait. Cordes, ustensiles de cuisine, gantelets de fer, tout cela pouvait encore servir. Mais quant au reste, tout ce qui était provisions de bouche, c'était bien sur irrécupérable. Il finit par tomber sur le cylindre de cuir dont l'eau, s'étant infiltrée partout, avait modifié la couleur. Lorsqu'il l'ouvrit, ce fut pour constater, en déroulant le parchemin, que malgré ce qu'il avait espéré, les dégâts étaient hélas irréversibles : de larges plages de texte, ayant subi les ravages de l'eau, étaient désormais totalement illisibles, rendant inexploitable le document qu'on lui avait confié. D'un seul coup, il réalisa que son périple en ces lieux inhabités n'avait plus vraiment de sens. Peu importait le trajet qu'il suivrait maintenant, du moment qu'il le menait jusque chez lui. Il jeta le parchemin avec le reste des objets ruinés. Il n'avait plus qu'une envie : revoir le château de Fiercastel, aller saluer sa mère, qu'il imaginait l'attendre, lui, ainsi que tous ses autres frères, et patienter en attendant qu'ils soient de nouveau réunis. Bien que ce ne soit pas de son fait, il venait de gâcher l'une des chances de mettre en sécurité une part de la mémoire de l'humanité. Concernant celle-ci, il avait l'esprit tranquille, et restait persuadé que ses frères feraient mieux que lui. Mais c'était plus une question de fierté personnelle : il aurait tant voulu accomplir cette mission. Malheureusement, il avait perdu définitivement l'occasion de le faire, et il lui fallait maintenant en prendre son parti. « Nous n'avons plus qu'à reprendre la route, cette fois, dit-il au gamin. Notre but est de rallier les Ardennes, sans trop perdre de temps si possible. J'ai hâte de revoir enfin la région qui m'a vu naître. Il faut que je te la décrive, je suis certain qu'elle te plaira. »

Après plusieurs heures d'un pas cadencé, ils arrivèrent en vue du Rhône, dans lequel aboutissait la Drôme. Un immense pont, s'arc-boutant d'une berge à l'autre, leur offrait son dos aux planches polies par la multiplicité des passages. Ils l'empruntèrent. Ascelin ne savait pas trop encore quel chemin il allait choisir pour rejoindre son bercail. Mais, ce qui était sur, c'est qu'il n'avait aucune envie de franchir les murs d'une ville, quelle qu'elle soit. Même les villages finissaient par lui répugner. Il ne comprenait pas très bien ce qui lui arrivait, mais un désir irrépressible était en train de s'emparer de lui. Celui de se fondre dans la nature sauvage, au plus profond des forêts qui s'étendaient, il le savait, devant lui, et que la hache des hommes avait encore épargnées. Peut-être quatre années de promiscuité masculine, dans les rangs de l'armée croisée, en étaient-elles la cause? Ou bien son expérience avec le faucon lui avait-elle laissé des traces? Il n'en savait rien. Peu importait, d'ailleurs. Il n'avait qu'à suivre ses envies, il se sentait pour le moment assujetti à rien ni à personne.

Après le pont, La Belette, n'y tenant plus, le questionna : « M'sire, qu'est ce qui y avait de si important dans le rouleau? » Ascelin, interloqué, le regarda en face. Bien sur, il fallait s'en douter, un jour ou l'autre, il lui aurait à lui fournir quelques explications. « Et bien, fit-il, dedans, il y avait une histoire, une très belle histoire, qui parle des hommes et de leur rapport avec Dieu et avec la nature. Plus tard, quand tu sauras lire et écrire, et que tu auras acquis une certaine expérience du monde qui t'entoure, il se peut que je te la raconte.
_ Mais, M'sire, poursuivit l'enfant, si vous la connaissez, c't histoire, alors c'est point grave. Elle n'est pas perdue, puisque vous la gardez dans votre tête. » Ascelin, entendant ces mots, ne put s'empêcher de sourire. « C'est un peu plus compliqué que cela. Celui qui a écrit cette histoire était un philosophe, mort il y a bien longtemps, et mon esprit ne vaut rien à côté de celui de cet homme. Je ne saurais transcrire toutes ces idées qu'il a voulu nous léguer. Je ne suis qu'un seigneur de guerre, après tout, pas un érudit. » La Belette, ne comprenant rien à tout ce qui n'était pour lui qu'un charabia, haussa les épaules en demandant : « Alors, c'est grave ou c'est pas grave? 
_ Ne te préoccupe plus de cela, répondit Ascelin, son sourire s'élargissant encore. Il y a pour l'heure bien d'autres sujets auxquels tu devrais t'intéresser, à commencer par apprendre à te battre, tu ne crois pas? »